Elle n'avait plus sa mère, et contre les pièges d'amour, son brave père, maître Augias, pechère! n'aurait pas su la mettre en garde. Il n'aurait pas osé, le brave homme! Eût-il osé, non, il n'aurait pas su. Ayant toujours eu trop de travail pour penser aux belles filles, il n'avait aimé qu'une fois, et cette fois unique l'avait conduit au mariage, d'où était née cette chère petite qui était la joie de ses yeux et de son cœur, bien que jamais il ne lui eût montré combien elle lui était douce au cœur et aux yeux. Sa pudeur native de paysan un peu épais avait tous les dehors de l'indifférence pour son enfant. Il lui parlait tout sec et ne l'embrassait jamais. Les paysans ne s'occupent guère de se dire, sinon peut-être à l'heure première de l'amour adolescent, des câlineries, ni même des bontés. Ils travaillent l'un pour l'autre, c'est leur meilleure manière de se marquer de l'amour. Ainsi le soir, au moment de gagner sa chambre, Zanette n'embrassait jamais son père. Sa vïore à la main: «Bien le bonsoir, père!» disait-elle.—«Bonsoir, bonsoir!» répétait-il sourdement, sans quitter la menue besogne quelconque à laquelle il était tardivement occupé.
Qui donc pourra la défendre, Zanette, des pièges qu'elle ignore et que lui prépare un Martégas? que comprendra-t-elle, quand ce loup dévorant viendra vers la pauvre agnelle? oh! quelle abomination si elle allait l'écouter! il sera le premier à lui parler d'amour; et le premier qui parle aux fillettes si petites, a bien des chances de leur sembler l'amour en personne! Elles ne savent pas, les pauvres, que bien des loups se déguisent en bergers.
On exige beaucoup de force, vraiment, des filles sans soutien ni conseil, à qui la nature,—par mille et mille voix insinuantes, qui parlent en elles et hors d'elles,—conseille justement tout le contraire de ce que veulent les gens, la religion et la vérité....
Les oiseaux volètent et caquètent; le vent du matin murmure; l'air frais se fait tiède; l'heure marche; une langueur d'été commencera bientôt. Au dedans de son cœur, elle sent, Zanette, un trouble doux, un mouvement d'ailes qui veulent se déployer, un élan vers la vie ouverte, vers l'horizon immense qui ne s'arrête pas à la mer! Le premier qui viendra ne lui plaira-t-il pas trop vite? Hélas, mon Dieu! elle ne sait pas elle-même combien elle a raison de prier la Vierge, chaque matin....
Notre-Dame-d'Amour, protégez-la!
[VII]
LA COCARDE DE ZANETTE.
La petite amazone était sortie des endroits sauvages. Les approches de la ville se faisaient sentir déjà. Elle avait dépassé la moitié du chemin; autour d'elle maintenant c'est partout des vignes bien cultivées, en pleine sève, les grappes déjà bien formées sous le pampre d'un vert intense. Elle prit un chemin de traverse qui aboutissait à la route, et se trouva bientôt près des Plaines de Meyran où ont lieu souvent les courses et les ferrades chères aux habitants de tout le pays arlésien.
Zanette eut envie de revoir les Plaines. Son rêve vague venait de prendre une figure précise. Voici qu'il avait des moustaches et s'appelait Jean Pastorel. C'est ce beau Pastorel qui, il y a quelques semaines, lui avait, en plein cirque, fait les honneurs d'une ferrade et d'une course de taureaux.... Elle ne put passer si près des fameuses plaines, sans y courir un instant, pour rien—pour les revoir,—pour se mieux rappeler l'instant de triomphe où ce gardian, inconnu d'elle, lui avait offert ce qu'on offre à la mieux aimée,—ou du moins à la plus jolie....