Il restait là, un moment, dans le froid de la nuit—car il était venu ainsi, des fois, en plein hiver; il restait là, un instant indécis, le sang battant ses tempes, la rage dans le sang, avec des vertiges intérieurs comme en ont les fous, perdant pied dans la confusion de ses pensées comme dans une mer ou dans un torrent, réprimant vingt fois, à grand'peine, l'envie qu'il avait de se ruer contre la porte basse, pour la briser.... Et puis, s'il faisait cela, après?... Elle était seule, pour sûr.... La mère, une fois avertie, qu'adviendrait-il? il épouserait Rosseline, oui, certes! Eh bien?... Eh bien, il n'était plus sûr, à cette heure, d'en vouloir. Pour maîtresse, soit, oui, toujours,—mais comme femme? Auprès de sa mère à lui, si rigide, si sévère, introduire cette terrible fille dont il ne savait rien, après tout, dont il redoutait la malice inconnue!
—Ah! pauvre de moi!
Alors, il allait reprendre son cheval et, là, dans les saules du bord du Rhône parmi lesquels il l'avait caché, l'envie lui venait de se jeter au fleuve, de mourir.... Et pourquoi donc? Tout simplement parce qu'il ne la sentait pas à lui, cette fille. Cet homme habitué à se faire obéir des bêtes indomptées, s'étonnait, s'irritait de n'être pas ici le maître absolu.... Et tous les mauvais commérages lui revenaient; des mots atroces le mordaient au cœur; il se rappelait des gestes d'elle, des regards équivoques adressés à des jeunes gens.... Il ne savait plus!... il avait envie de sangloter et ne pouvait pas.... Le bruit de son sang tourmenté, impétueux, sonnait plus fort à ses oreilles que le bourdonnement des grosses eaux du fleuve.... Il était là, tout près, le fleuve; la lune se reflétait, par éclairs bondissants, dans l'eau obscure.... Pourquoi pas mourir?... mais tout à coup le brave enfant songeait: «ma mère!» et, remontant à cheval, il partait bien vite, pour fuir la tentation....
Oh! ces courses folles, vertigineuses, irréelles, en pleine nuit froide, à travers la lande! Cette furie du retour, où il ressentait et employait, à courir, un désir débridé de dépenser sa force, de tromper sa jeunesse, de tomber peut-être à la fin, au revers du fossé!... Tout ce qu'il avait dû tout à l'heure contenir de passion désordonnée, d'amour, de colère, de jalousie en délire, il le mettait dans sa rage à piquer sa bête, à lui scier la bouche quand elle refusait le ralentissement, à la frapper de l'éperon quand elle ralentissait sa course.... La bouche et les flancs ensanglantés, jetant des écumes, soufflant du feu, son cheval allait, les yeux démesurément ouverts dans la nuit, tendu tout entier, comme le désir même de son cavalier, vers l'espace vide!
—Qu'elle aille au diable! je ne veux plus la voir. C'est une coquine, je le sens.
Ce n'était pas encore une coquine. C'était une créature inconsistante, sans réflexion, sans prévision, sans connaissance d'elle-même, sans conscience formée, sans direction propre. Le mal était que Jean demeurât si loin d'elle. Il implorait d'elle quelque chose, et cela de temps en temps, alors qu'il aurait fallu commander, imposer, et à toute minute. Le bien et le mal étaient indifférents à Rosseline. Il fallait être, pour elle, la force qui épargne aux faibles le souci d'eux-mêmes, qui les porte, les dirige, les mène à sa guise et dont bientôt ils ne peuvent plus se passer. Il y a vraiment des créatures qu'il faut violenter. Alors seulement elles admirent et se rendent. Natures qui parfois sont bonnes, mais comme certains chiens qui ont besoin de s'écraser devant l'homme, leur dieu armé; ou encore natures de cavales qui veulent un dompteur et qui finissent par l'aimer, s'il a, dans sa main légère, mais attentive et implacable, le mors d'acier et les châtiments toujours prêts. Entre les mains des inhabiles, des timides ou des apitoyés, ces bêtes-là deviennent irréparablement rétives, à tout jamais vicieuses.
Le cavalier est souvent responsable de tous les défauts du cheval.