Zanette fit une faute. Martégas du moins le crut. Au lieu de continuer sa route tout droit vers la ferme,—dont ils étaient séparés encore par plus d'une lieue et demie,—elle tourna brusquement à angle aigu, comme si elle voulait se laisser rapprocher.

Ce fat énorme le crut d'abord.

—Voyez-vous, ces filles! se dit-il en riant.

Et plus fort que jamais, il fonça vers elle. Il pouvait maintenant distinguer son joli visage.

...Il pensa aussi que peut-être elle avait vu un obstacle et qu'elle avait été forcée à cette manœuvre.

—Dzira! criait Zanette, et après un bond ailé qui lui fit franchir un fossé, elle continua sa galopade furieuse..., mais Martégas gagnait du terrain.... Voilà que Griset ralentissait sensiblement son allure.... Martégas redoubla d'efforts. Son nerf de bœuf, sifflait, tournoyait toujours.... La brute dardait sur la fille ses yeux ardents, son désir sauvage.... Il laissait aller son cheval..., il lui laissait choisir les endroits où poser les pieds, ne s'occupant que de le maintenir tout droit dans sa direction. Cela même était inutile. Le cheval de Martégas courait pour son compte, pour vaincre Griset. La distance diminuait. Deux cent mètres, puis cent mètres à peine séparaient du gibier le fauve chasseur... il devenait certain pour lui que Zanette, sinon son cheval, se rendait, de lassitude sans doute, de volonté peut-être....

Tout à coup, Martégas comprit.... Trop tard! Griset, habilement ralenti à l'ordre de sa maîtresse, entrait sur un fond argileux; il entrait au galop, mais d'un train raisonnable, sur un terrain résistant, mais gluant à la surface, pour ainsi dire savonneux, qu'il connaissait bien, comme tous les chevaux du pays camarguais. Après les premières foulées sur ce sol particulier, il raidit, en une retombée adroite, ses quatre jambes nerveuses et se mit à glisser, ainsi planté, sur ce sol gras, où ses sabots sans fer creusaient des rainures.

Ce que voulait Zanette pouvait ne pas réussir pour plusieurs raisons, si, par exemple, Martégas eût bien connu cette région de la plaine immense. Son cheval lancé sans prévoyance, éperdument, sur cette dangereuse surface, écrasé par le poids d'un cavalier trop lourd, fléchit brusquement au bout de sa glissade et, tombant sur ses genoux, envoya Martégas la continuer tout seul, roulé sur lui-même comme un lièvre.... Le cheval aussi glissait quelques mètres, tout couché à terre, mais le bouvier ne s'arrêtait plus de filer sur le dos, si bien que sa ridicule et cruelle glissade vint s'achever à trente pas de Griset que Zanette avait arrêté, doucement, bien prudemment.

Elle voulut pourtant ne pas l'irriter par trop, ce Martégas.

—Écoute, Martégas, dit-elle, en le tutoyant cette fois, comme un valet qu'il était. Écoute, je te promets de ne rien dire à mon père. Tu pourras donc venir lutter pour obtenir le cheval.... Et Sultan, je pense, sera à toi.... Tu en auras besoin, ajouta-t-elle en riant malgré elle,—car le tien—j'en ai peur,—aura les jambes quelque temps malades. Mais ce n'est pas ta faute; je t'ai attiré sur ce fond, où les chevaux ne peuvent tenir quand on les force. Si tu avais deviné, tu serais à cheval encore.... Chacun se défend comme il peut—mais je n'oublierai pas, crois-moi, que ce matin même, tu m'as joliment tirée de peine. Adieu.