—Sultan, donc!

—Qu'est-ce que tu lui veux?

—N'a-t-on pas fait dire qu'à celui qui saura s'en rendre maître et le monter convenablement, il sera donné en cadeau? N'est-ce pas l'intention des maîtres et la vôtre, bayle?

—C'est l'intention et l'ordre formel des maîtres, et je le regrette, dit maître Augias. Ils ont reçu des plaintes de nos gardians, oui, des lettres de plainte! Et ils m'ont ordonné de me défaire ainsi du cheval. Je dois obéir, mais, pour dire la vérité, cela m'ennuie. Le cheval est beau, magnifique. Les poulains qui viendraient de lui nous auraient fait une manade de princes. Je sais bien que l'animal est aussi difficile et dangereux qu'il est beau. Il attaque souvent les autres bêtes, de lui-même, comme sans motif, et parfois il semble en vouloir aux gardians,—mais le métier de gardian est un métier terrible, chacun le sait, un métier de soldat. Le métier veut qu'on souffre. Toujours à cheval, la lance au poing. Dormir en selle, combattre les taureaux, être sans cesse exposé aux coups de corne et aux ruades. Quand on se plaint de ces périls-là, on se fait vacher, ou berger de brebis, coquin de bon sort! Ah! de mon temps, un qui aurait grogné pour une chute de cheval ou pour un coup de pied de bête, même reçu en pleine figure, on ne l'aurait, ma foi de Dieu, plus regardé! Les gardians se seraient détournés de lui et les filles auraient ri en le regardant. Enfin tout change, c'est le siècle!

Maître Augias alluma sa pipe et répéta cette expression populaire des paysans de là-bas quand ils se plaignent des malheurs du temps: «C'est le siècle!»

Les prétentions de son ancien valet déplaisaient à Augias; il bavardait pour se donner le temps de chercher en sa tête un moyen sinon d'écarter, au moins d'ajourner la demande de ce Martégas.

—Je ne crains pas les coups de pied, moi, ni les coups de corne, dit Martégas. Et je prendrai bien le cheval!

—Tu le prendras? dit le bayle souriant, tu le prendras... s'il veut se laisser prendre. C'est un oiseau; il a des ailes. Et pour le glissement entre les mains, c'est une anguille. Pour tout le reste, un diable.

—Je le prendrai, moi! dit Martégas. Quand peut-on?

—Ah! voilà, mon homme! dit le bayle qui, ainsi pressé, répondit au hasard:—Ah! voilà! c'est que déjà un autre doit essayer ce que tu veux toi-même.... Il faudrait attendre.