Il y eut un long silence. Martégas buvait, se demandant où était Zanette et s'il ne pourrait pas, par quelque moyen bien imaginé, parvenir à lui parler un peu, seul à seule.... Le bayle, repassant en lui-même tous les motifs de colère et de mépris qu'il avait contre Martégas, se sentait repris d'une envie sourde de le mettre à la porte. Il s'en voulait de le recevoir si bien, de le faire asseoir à sa table, de lui donner de son pain, de son vin; mais il se répétait en lui-même qu'avec celui qu'il appelait tout bas, quelquefois tout haut, une «canaille», un peu de politique était nécessaire.

Tous deux fumèrent assez longtemps en silence. Puis Martégas, d'un air dégagé, demanda des nouvelles de la ferme, des valets qui y étaient de son temps, de toutes les choses de la maison enfin, qu'il connaissait. Cette aisance, qui était une manière d'insolence, irritait le vieux, en dedans. Sa fièvre peut-être se mit à le travailler un peu; il s'agita sur sa chaise, et n'y tenant plus:

—Quand pars-tu? dit-il. Je t'ai assez vu! je suis malade. Tu reviendras après-demain, puisque je dois obéir aux ordres des maîtres et donner le cheval à qui le prendra.... Seulement Pastorel a demandé avant toi. Voilà. Si avant toi il prend le cheval, je ne te cache pas que j'en serai content.... Je ne suis pas payé pour t'aimer.

—Vous avez la rancune longue!... fit Martégas. Allons, vieux, je m'en vais. Il faut avoir patience avec les vieilles gens.... On s'en va!... Mais je reviendrai. Je serai là après-demain matin. Et je crois bien que Pastorel manquera son coup... et je serai, moi, le soir même, mieux monté qu'un empereur!... Adieu, maître Augias.... Ne peut-on voir votre fille? Elle se fait jolie, savez-vous?

—Je te défends de me parler de ma fille! cria Augias exaspéré tout à coup. En voilà assez, va-t'en! Tu te moques de moi, je pense! mais, coquin de sort! je ne le souffrirai pas!

—Et pourquoi dites-vous que je me moque de vous, bayle? Pourquoi? expliquez-vous un peu.

Il avait un ton si narquois, un air si insolent, qu'Augias partit tout de bon; il se débonda:

—Pourquoi? pourquoi? criait-il. Il demande pourquoi!... Que la fièvre m'étouffe s'il ne le sait pas, le pourquoi! Pourquoi je dis que tu te moques? Parce que si tu avais quelque chose là (Augias se frappait le cœur) tu n'aurais plus mis les pieds dans une maison qui ne te veut plus!... En te voyant reçu comme je viens de le faire, tu aurais dû, après avoir eu le tort de venir, comprendre qu'il fallait t'en aller au plus tôt...! Mon œil est vieux, mais il voit plus clair que tu ne penses, compère! j'ai un nez de chien de chasse. Et je te flaire, vois-tu, je sais de tes manières, camarade! j'en connais plus long que tu ne crois, mon homme! Tu es de la mauvaise graine, et quand je ne te vois pas, je suis content.... Tu as du front, de venir ici, pour prendre ce cheval!... mais tu ne l'auras pas, j'espère. Oui, tu as du front! tu devrais te souvenir du motif principal pour lequel je t'ai chassé.... Tu étais chargé de l'écurie du château et de la ferme. Vingt chevaux à panser, à dresser; sur ce nombre, dix au moins changeaient toujours. Comment les traitais-tu? dis, réponds! Tu oubliais de les faire boire,—et quand ils se fâchaient, tu les battais comme un sauvage. Tu m'en as gâté plus d'un, car les chevaux sont ce qu'on les fait!... Et tu veux avoir, toi, ce cheval de prince! Il mourrait de désespoir et de honte entre tes mains, avant de mourir de tes mauvais coups!... Ah! tu veux le prendre? Tu peux essayer, c'est entendu; j'y suis consentant, parce que j'espère bien te voir, la première fois que tu essaieras, envoyé en l'air cul par-dessus de tête, comme un paquet de linge sale que tu es!

Et maître Augias conclut:

—En te chassant comme j'ai fait, bête brute, j'ai nettoyé mon écurie!