—C'est ta faute à toi, ô âne que tu es! gros animal, c'est ta faute, si aujourd'hui et toujours je regrette ça en moi-même. La nuit, bien des fois, j'y pense et de rage je ne peux pas dormir, je me mords les poings. Le jour, je m'arrête de travailler, des fois, pour y penser, et rien, je te dis, rien ne me console. Et quand je cours à cheval, d'autres fois, le remords me revient et si rudement m'attrape que, de colère, je pique mon cheval et je lui travaille la bouche avec le fer, comme s'il y était pour quelque chose.... Ce n'est pas à lui, pourtant, pas à lui la faute, pauvre bête! C'est à toi, Cabrol, à toi, je te dis, ta faute à toi, mauvais conseil, fainéant, gueusas! Pourquoi t'ai-je écouté! Sainte Vierge! oui, pourquoi! Je serais heureux, maintenant.... Nous boirions heureux!
—N'y pense plus! dit l'autre.
—Que je n'y pense plus! hurla l'ivrogne. Comme si c'était possible! soyez témoins, vous autres, jugez un peu! Écoutez, je vais vous dire.
Les têtes se rapprochèrent. Les curiosités s'allumèrent dans les yeux. Les intelligences des brutes se tendirent et, dans leur regard, rayonnèrent, prêtes à jouir du mal... il y eut un gros silence.
—Eh bien quoi? dit un des buveurs. Dis-le ou ne le dis pas,—mais tu es un niais si tu le dis.... Je suis, pas moins, curieux de le savoir!
Martégas s'essuya le front d'un revers de main.
—Voilà, dit-il, c'est abominable. Ah! comme j'en ai un, de remords!... Nous étions, figurez-vous, à la guerre, voilà sept ans, si je compte bien, si Barême n'est pas un âne, on s'était battu depuis le jour levé, contre ces Prussiens qui sont des hommes comme vous et moi, n'est-ce pas? Vous dire où nous étions, par exemple, ça, je ne le peux pas; c'était par là-haut, dans le nord, près de Dijon, nous avions reçu des coups de fusil de ces Prussiens, et nous leur en avions rendu tout le matin. Nous étions, Cabrol qui est là et moi, soldats de la même compagnie et nous avions tiré ensemble, que je dis, des coups de fusil tout le matin.... A présent, tout s'en allait, de tous côtés, à la débandade, va comme tu voudras, chacun pour soi; on filait, comprenez, comme une manade folle qui s'éparpille de peur, on ne sait pas pourquoi,—parce que le bateau à vapeur siffle sur le Rhône... pour rien, on filait, voilà tout, on détalait, on se levait de devant. Ce fainéant qui maintenant boit là, bien tranquille à mon côté, comme si rien n'était, ce Cabrol que vous voyez était avec moi, oui, près de moi, et nous filions, nous ne voulions pas nous quitter, mais il traînait la jambe, et moi aussi, fatigués tous deux, oh! oui, un peu trop, à moitié crevés de fatigue... et voilà que nous nous arrêtons dans un petit bois, où les arbres étaient serrés, serrés comme des soldats à l'exercice; nous étions bien cachés là, dans ce fourré, au beau milieu d'une plaine, au bord d'une route, où, de temps en temps passaient les derniers traînards. Tous avaient défilé ou à peu près, car il n'en passait plus guère. On allait au hasard, devant soi, vers Dijon je pense, et voilà que nous étions seuls tous deux, ce Cabrol et moi, tous deux seuls, maîtres de nous, maîtres, vous comprenez, de rester là ou de partir, de déserter.... Et nous y pensions. Tout à coup, sur la route qui était découverte, en plaine, passent quatre soldats et un officier de notre régiment. Un des soldats et l'officier étaient blessés, vous entendez bien, blessés, un des soldats et l'officier. Cinq en tout, et je dis à cette bête brute qui est là; je dis à Cabrol:
—Regarde!
Il regarda et vit comme moi, la caisse, comprenez-vous? la caisse de bois, la caisse ferrée où était l'argent, l'argent de la solde pour tout notre régiment. Elle était lourde, allez! ils la portaient sur un brancard de malade et, à leur démarche, on voyait bien qu'elle était lourde... oh lourde! lourde bougrement!
Martégas, bourrelé de remords, essuya de nouveau son front en sueur; il y eut un silence embarrassé.