Elle regarda, un long moment, les saintes châsses, et les conjura d’éloigner le maléfice qu’elle sentait autour d’elle.
Et, malgré elle, en les regardant, ces châsses qui ont la forme de deux cercueils juxtaposés et soudés l’un à l’autre, Livette se sentait venir des pensées plus tristes. N’avait-elle pas vu, tous les ans, quelque infirme au désespoir s’étendre, sur des coussins, dans le creux, en angle aigu, formé par les deux couvercles de la châsse double? Et combien de ceux-là avaient été guéris! Un, de loin en loin, sur cinquante mille?
Et pourtant, dans cette chapelle haute, que d’ex-voto, tableaux, plaques de marbre commémoratives, béquilles, fusils aux canons crevés, petits bateaux offerts par des marins sauvés d’un naufrage! Oui, mais en combien de temps ont été faits les miracles dont ces ex-voto sont le souvenir.... On tremble d’y songer.
Et Livette, heureuse de détourner sa pensée de ces choses pénibles, laissa M. le curé à ses prières et monta sur la terrasse de l’église.
La vaste lumière du ciel, tout grand déployé sur elle, l’éblouit. Elle dut cligner les paupières, puis regarda la plaine. La plaine était rayonnante.
Ce gueux de mistral qui, lorsqu’il s’établit, souffle par trois, six et neuf jours, n’avait eu qu’un caprice, comme Tonin l’avait bien prévu. Maintenant plus rien ne remuait. La mer n’avait pas eu le temps de se fâcher jusqu’au fond. Elle riait. Les étangs étaient lisses. Le soleil, dans l’air nettoyé, ne rayonnait que plus chaud.
Tout autour de Livette, les hirondelles, les martinets, poussaient en tournoyant ces cris grêles, finement perçants, qui se succèdent l’un derrière l’autre et sans fin s’éloignent et se rapprochent. Les ailes pointues des martinets, qu’on nomme aussi arbalétriers, rasaient les tourelles, filaient dans les créneaux comme des flèches.
Livette regardait au loin, droit devant elle, et, n’apercevant pas ce qu’elle attendait, laissait son regard errer çà et là sur cet immense pays attirant et monotome, qu’on peut voir tout entier sans apercevoir jamais autre chose que la répétition des mêmes sables, des mêmes touffes d’herbe, des mêmes eaux reluisantes.
Du haut de l’église, l’horizon apparaît presque infini de tous côtés, car les Alpilles dorées, perdues là -bas dans le nord-est, ne semblent que des découpures de nuages.
Quand vous les regardez de là , vous avez à droite, c’est-à -dire dans l’est, la Crau et les sansouïres, les Martigues, et puis Marseille par delà les salins de Giraud, divisés en hauts rectangles de sels scintillants. Dans l’ouest, la petite Camargue avec ses étangs temporaires, ses quelques pinèdes, les euphorbes et les asphodèles rameuses, et son Étang des Fournaux, père des mirages,—et plein de coquilles, quoique la mer n’y pénètre pas.