—C’est toi, le Roi! dit-il en voyant entrer Renaud.... Je t’ai connu plus fière mine!... Qu’est-ce donc qui te ronge? tu es soucieux. N’es-tu donc plus gardeur de bÅ“ufs, mon bon? La vertu des bergers, mon homme, c’est, souviens-t’en, la patience. Ce qui ne se trouve pas en un jour, se trouve en cent ans.
—Ah! vous voilà , Sigaud? répondit Renaud... sans répondre. Quand partez-vous pour l’Alpe?
—Tout à l’heure, mon fils. Nous sommes en retard cette année.... Je m’apprête.
Rien autre ne fut dit. Quand ils eurent mangé en silence leur tranche de pain et leur fromage de brebis, et bu un coup d’un âpre vin de lambrusque, ils se levèrent.
Le berger jeta sur son bras sa cape, prit son bâton dans un coin, et, ayant ôté son large chapeau devant une vieille image de la Nativité, suspendue au mur, ornée d’un rameau chargé de cocons, et au-dessous de laquelle, sur une tablette de chêne sculptée, dormait une petite lampe, éteinte depuis bien longtemps, il sortit à pas lents.
Quand Renaud, à cheval sur Leprince, tenant en main Blanchet, quitta le Ménage, il marcha quelque temps avec les bergers, le long de l’immense troupeau en route vers les Alpes où ils allaient passer la saison d’été.
Deux mille brebis, béliers en tête, rangées par bataillons et par compagnies, sous la garde de plusieurs pâtres dont le vieux Sigaud était le chef, s’en allaient, le cou baissé, faisant, avec leurs huit mille pieds, un roulement sourd, étouffé, de grêle, dans la poussière soulevée.
Les chiens labris couraient sur les côtés, affairés, mais l’œil fréquemment tourné vers le maître.
Quelques ânes, entre les différentes compagnies, portaient, dans le double panier de sparterie, des agneaux bêlants, somnolents, le cou ballotté.
Le vieux Sigaud, réjoui, songeait à l’Alpe fraîche, où l’herbe est verte, où l’eau est pure, où, dans le ciel criblé de myriades d’étoiles, on regarde en paix, toutes les nuits, le char des Ames, les Trois Rois et la Poussinière.