Ce que la jalousie ne voit pas, elle le devine, et cela n’est pas surprenant, car ce qui n’est pas, elle le voit.
XX
Les châsses passeront vingt-quatre heures exposées dans l’église.
Le second jour elles remonteront dans leur chapelle au milieu du même hurlement des misérables dont elles emporteront l’espérance.
C’est à ce moment du départ des châsses que le spectacle devient terrifiant. Quoi! tout est fini! quoi! elles nous laissent dans nos maux aigris par la déception! C’est fini! fini, pour un an! Et la puissance qui guérit est là cependant, enfermée là , dans cette boîte, si près de nous! parmi nous.... On se rue autour des châsses, on s’y cramponne. Des ongles crispés se retournent, saignants, contre les ferrures des angles!—Et l’inexorable treuil tourne là -haut, arrachant à la foule, qui se tord au fond de ce puits, le cercueil étrange qui monte, monte, au bout des cordes tendues.... Haussés sur la pointe des pieds, les malheureux, se bousculant, se renversant, s’écrasant sans pitié les uns les autres, tâchent d’avoir chacun le dernier contact,—le suprême, celui qui peut-être, parce qu’il est le dernier, obtiendra la grâce unique!... Le tout en vain.... Au bruit des litanies qui pleurent, le seau fermé, mystérieux, remonte vers la chapelle haute, emportant l’eau de salut où tant de lèvres fiévreuses voudraient boire. Et quand la châsse disparaît là -haut, près de la voûte, derrière les volets rabattus, alors de véritables râles s’entendent, furieux, dans cette foule qui ne veut pas mourir à l’espérance.
C’est alors que le tumulte est effroyable; c’est alors que les égoïsmes démuselés poussent, chacun pour son compte, le cri bestial qui doit amener sur lui seul la pitié d’en haut; alors la plainte est sauvage, la supplication est horrible, la prière est forcenée! Et c’est, dans cette fosse profonde, dont les murs tressaillent, un hourvari de bêtes fauves et puantes, affamées de leur Dieu comme d’un bien physique, comme d’une pâture promise et vainement attendue! Et, cloué contre l’une des vastes parois de l’église-forteresse, un grand Christ en croix, bras ouverts et face au ciel, par-dessus toutes ces têtes grimaçantes, tous ces bras levés et tordus, semble mêler aux lamentations féroces des brutes humaines, sa longue plainte divine mais non moins inutile et bien plus désespérée!
Et cependant, c’est presque toujours à la dernière minute, à la seconde précise où les châsses disparaissent, que le miracle a lieu, et qu’un paralytique marche, qu’une fillette aveugle voit. Elle pousse un cri: «Miracle!»
Heureuse, celle-là ! On l’entoure, on l’étouffe.
«—Y vois-tu?—J’ai vu!—Vois-tu encore?—Attendez... oui!—Quoi?—Un lis de feu! un éclair! un ange!—Miracle! miracle!»
Un homme, un Saintin, prend aussitôt l’enfant dans ses bras. Ah! il en a vu, celui-là , des miracles! Aussi, comme il se dépêche d’enlever l’enfant sur ses épaules, sur le pavois! Il la porte ainsi pour que tous la voient bien, la miraculée! pour que personne n’oublie qu’aux Saintes, il se fait vraiment des miracles, et pour qu’on revienne! Et la foule suit en rendant grâce. On court au presbytère; on enregistre le miracle devant plusieurs prêtres assemblés.