Et comme il s’éloignait sur ce mot, le curé le retint en lui saisissant le bras.
—Eh! curé, fit Renaud, vous avez encore la main solide!
—Prends garde, Renaud, dit lentement le prêtre, de devenir très coupable. Je sais ce que je sais. Ta fiancée pleure. Elle est jalouse. Déjà , sur ton compte, des bruits courent.... Et pour qui, bon Dieu! la trahirais-tu, cette petite, si sage, qui, riche, se donne à toi, pauvre et orphelin? C’est une famille que tu perdrais, pauvre toi! et tout l’honneur de ta vie, et tout le repos de ton cÅ“ur, pour toujours! Le diable est malin, tu as raison, et bien faire est difficile, mais ceux que le diable inspire, quand on suit leur caprice du moment et sa propre fantaisie vous mènent à des abîmes plus profonds que les «lorons» des paluns. Tu marches en ce moment sur la «trantaïère»! Si elle crève, adieu mon homme! Tu y passeras tout entier. Et toi, ce n’est rien! mais de quel droit fais-tu courir à la petite le risque de ton malheur? Tu as affaire à un esprit de malédiction, à une femme qui ne se connaît pas, qui n’est soumise à rien, et qui ne craint pas le malheur des autres. Elle le fera, rien que pour rire. Je l’ai regardée et je l’ai vue.... Les saintes m’ont appris bien des choses. Prends garde! La petite est brave, il peut y avoir un jour, sur tes mains, du sang innocent, si tu vas par la route que je te défends, car le diable est dans l’affaire, je te dis, et tous les monstres t’attendent au détour du mauvais chemin. L’infidélité des promis, comme celle des mariés, couve un Å“uf plein d’affreuses bêtes qui éclot quelquefois. Si tu as un cÅ“ur, montre-le, Renaud, et regagne, crois-moi, tes aigues et les bÅ“ufs, dans la solitude de tes paluns où la fièvre maligne est moins à craindre que le mal que tu gagnes ici!
Renaud, ce grand gaillard terrible, écoutait la bonne parole, tête basse, le pauvre, comme un enfant grondé au catéchisme.
—Si tu es un homme, voyons, prends ta résolution «de suite» et m’en donne ta parole de brave gardian.
—Touchez-moi la main, monsieur le curé. Ma parole, je vous la donne. J’étais en train de mal faire. Un sortilège était sur moi.
Les deux hommes échangèrent une poignée de main.
Le curé s’éloigna soucieux. Il savait Renaud sincère, mais il connaissait la force du désir des hommes, et leur ingéniosité à se mentir.
Ainsi, le curé était informé?—Alors, courir avec la bohémienne, c’était risquer la rupture avec Livette?
Renaud allait donc quitter le village, ou, si l’on veut, la ville, dans la résolution ferme de renoncer à la gitane. Il la sacrifiait décidément à Livette, à son franc désir d’avoir un foyer tranquille, une famille, lui, le bouvier errant, l’orphelin, l’enfant perdu du désert. Le bonheur, c’était cela: un toit sous lequel on se réfugie, qu’on voit de bien loin fumer à l’horizon, en songeant: les petits, la femme sont là .