Renaud, lui, ignorait encore l’indulgence de Livette. Il ne pouvait la mériter du reste qu’après s’en être considéré comme à jamais indigne.
Pour l’heure, il n’avait même pas fini de descendre dans l’enfer des pensées mauvaises.
Quand il avait trouvé Livette à demi noyée dans la gargate, son premier mouvement, tout d’amour vrai et de pitié pour elle, dans l’oubli réel, entier, de lui-même,—n’avait guère duré que le temps d’un éclair, mais enfin il avait existé. Renaud avait d’abord et tout simplement souffert en elle.
Son second mouvement, presque immédiat, bon encore quoique déjà égoïste, avait été un retour sur lui-même par la crainte des responsabilités morales. N’avait-il pas déplacé, de sa main, les pieux du sentier, dans la pensée, condamnable d’ailleurs, que Rampal se prendrait à ce moyen perfide de défense?... Oui, presque tout de suite après avoir jeté son cri de douleur, il avait eu une épouvante, à l’idée seule du remords, dès qu’il avait senti, en prenant Livette entre ses bras, qu’elle était comme morte.
Quand il l’eut confiée aux femmes, dans la grande ferme du mas d’Icard, mise en rumeur par une telle aventure, à cette heure-là de la nuit,—il interrogea deux vieilles paysannes, plus entendues que tous les médecins de la terre. Après les premiers soins, elles affirmèrent gaiement que la pauvre n’en mourrait pas, et même que «ce n’était rien!» Lui, rassuré, ne s’occupa même point de comprendre comment elle était venue, de si loin, se prendre au piège!
Elle ne mourrait pas! L’essentiel en ce moment, c’était cela.... Quel soulagement pour lui, qui déjà s’accusait de la mort de sa petite fiancée!... il avait eu si peur!... Et voilà que ce n’était qu’une alerte! Dieu soit loué, et bénies les grandes saintes, qui allaient faire un tel miracle!
... Mais en regardant dans la conscience de Renaud, le diable se réjouissait, car il voyait la pente que ses idées allaient suivre et qui menait du bien au pire!
Rassuré sur Livette,—et sur lui-même, il eut, contre la gitane maudite, cause au moins indirecte de tout le mal, un mouvement de rage indignée: «Oh! la gueuse! je la tuerai!... il sera facile de la retrouver.... Elle ne peut être loin... je vais la tuer!...» Cette colère l’envahit... il courut à son cheval.... La tuer!—la tuer! Rien de plus juste.... Et il y allait.
Pauvre Renaud, victime de tous les mensonges spontanés qui, jaillis de nous-mêmes, et s’engendrant l’un l’autre, poussent parfois les meilleurs, presque irresponsables, aux catastrophes, quand la passion nous rend fous!
Cette chaîne, souvent insaisissable, de fausses bonnes raisons dont on se dupe, toutes sortant l’une de l’autre sans secousse, chacune expliquant et légitimant la suivante,—aboutit insensiblement aux actes inexplicables pour qui ne sait pas remonter les chaînons. C’est la chaîne de Fatalité où les maillons des menus faits suggestifs, des circonstances déterminantes, ignorées parfois du coupable, alternent avec les faux bons motifs qu’il s’est forgés à lui-même dans les mouvements réflexes de sa pensée! Retrouver cette suite logique des faits, des sensations transformées subitement en idées, c’est l’œuvre de l’équité qui pense, ou de l’amour qui devine. Faute de remonter la suite des transitions insensibles et impérieuses, on trouve entre le criminel longtemps honnête et son acte, l’abîme devant lequel les sots et les indifférents ne manquent jamais de crier, pleins de leur orgueil de pécheurs implacables: à la monstruosité! mais si Dieu, l’amour infini, existe, tout est pardonné parce que tout est compris: il n’y a peut-être plus que des malheureux d’un côté et de la pitié de l’autre.