Avec une âpre joie, oui certes, pour venger Livette, Renaud l’eût tuée, la sorcière. Mais ce désir, qu’il croyait légitime, n’était-il pas le seul prétexte qu’il pût avoir encore de la rechercher ce jour-là , de la revoir une fois encore?... C’est du moins ce que pensait, accroupi dans la crypte de l’église des Saintes-Maries-de-la-Mer, à la place occupée hier par les noirs sorciers de Bohême, sous la châsse de sainte Sare,—le diable en personne!
Et donc, Ã cheval sur Blanchet, Renaud, pour tuer Zinzara, galopait furieusement sur ses traces de la nuit.
... Livette ne mourrait pas!—Cette idée lui donnait une grande joie, si grande qu’à peine au dehors, dès qu’il n’eut plus sous les yeux le spectacle pénible, ennuyeux, de la pauvre enfant évanouie, il fut, hélas! aisément repris tout entier par la puissance du gai soleil, et respira d’aise.... Déjà il ne songeait plus aux souffrances de Livette. Sa satisfaction déjà n’était plus qu’égoïsme: non seulement il n’aurait pas à se reprocher sa mort, mais de plus, maintenant qu’elle savait tout, n’était-il pas comme dégagé? Il n’y avait plus rien à craindre. Tout le pire était arrivé! Et voilà qu’il se sentait léger, comme redevenu sincère envers elle! meilleur en somme, grâce aux événements! Sans qu’il raisonnât ces choses, elles se passaient ainsi en lui. C’est là ce qu’il éprouvait. Car tout sert la passion d’amour; elle tourne à son profit même ce qui semble devoir la contrarier le plus! Du reste, il pouvait être tranquille dans sa conscience, puisqu’il allait la châtier... la tuer enfin, cette bête maligne,—mauvaise race!
Non, elle ne pouvait être bien loin. Sans doute, si elle avait préparé le malheur, elle s’était cachée par là , pour voir....
Il remonta vers le pont du canal. Là , on n’avait pas vu la bohémienne. Il redescendit, le long du Rhône, jusqu’à la barque qu’ils avaient prise cette nuit. La barque était à la même place, amarrée par le même nœud.
Il commença à craindre de ne pas la retrouver.... Mais lorsque, après deux heures de recherches, il en fut certain, il fut bien surpris de ressentir non point la rage d’un justicier à qui sa vindicte échappe, mais la soudaine détresse d’un amant trahi! Il ne s’écriait pas en lui-même: «Je ne la punirai donc point!» mais: «Je ne la verrai donc plus!...» Et ce cri éclata en lui comme une révélation furieuse de l’amour sans pardon, sans merci. Quoi! il l’aimait donc! il l’aimait! et il l’apprenait seulement en cette minute! il en convenait avec lui-même pour la première fois!... oui, à coup sûr, il l’aimait... maintenant! Le cœur lui manqua. Il fut oppressé. Il éprouva un bien-être sourd qui était la joie d’aimer, traversée d’une douleur très aiguë, qui était le sentiment de l’abandon où il allait être. Il se fit horreur, et dans le même instant, en prit son parti avec rage.
Elle est superbe et infâme, la puissance physique de l’amour. Elle ne tient compte de rien. Et près des désespérés, des mourants, même chéris, ceux qui les assistent se sentent courir au cœur la flamme de joie, si l’être qu’ils aiment avec leur jeunesse, vient à passer.
Renaud, lui, venait de tenir Livette presque morte entre ses bras, et déjà il n’avait de regrets que pour l’autre, pour celle-là même qu’il aurait dû écraser.
Alors, tous les souvenirs de la nuit lui revinrent, achevèrent de l’empoisonner. Il ne put accepter la pensée de ne plus ravoir jamais ce qu’il avait eu si peu de temps! Non, cela ne pouvait pas être fini.... Si elle était criminelle, eh bien, il l’aimerait dans le crime, voilà tout!... Le taureau noir était lâché.... Mais Livette? ah bien, Livette! une plume de cygne ou de flamant rose, sous le sabot de son cheval!
Qu’était cette tendresse, ce calme, que lui avait inspirés la jeune fille, à côté de l’emportement de douleur et de joie que lui donnait l’autre? Joie et douleur confondues, voilà l’amour; et l’amour qu’on préfère n’est pas celui des meilleures joies comparées à celui des pires douleurs,—c’est celui de l’intensité. C’est cette loi de passion que subissait Renaud. Il comprenait bien qu’il avait décidément choisi l’autre, l’Égyptienne, malgré le cri de son honnêteté en révolte.