Ce cri de son cÅ“ur honnête, qu’il n’écoutait plus, il l’entendait encore malgré lui, et il souffrait, à demi conscient,—pour beaucoup de raisons qu’il ne distinguait pas une à une, mais dont le résultat était, en lui, le sentiment confus d’être un monstre.

Un monstre! car maintenant qu’il approfondissait la chose, il devenait certain pour lui que la gitane avait voulu tuer Livette,—et cependant c’était cette même gitane qu’il aimait! qu’il voulait revoir!

Ah! la sorcière!... Bien sûrement, elle avait vu Livette, sa pauvre petite tête comme morte, sur l’eau, dans les herbes, sa bouche ouverte pour le dernier cri, ses dents luisantes d’eau, au soleil. Elle n’avait pu ne pas la voir!... Et elle avait passé sans rien dire.... C’est qu’elle avait voulu la perdre.... Elle l’avait, bien évidemment, amenée au piège.... Comment? qu’importait! mais, à n’en plus douter, c’était ainsi.

Mais alors... si vraiment elle était coupable, il ne pouvait douter non plus qu’ayant vu ce qu’elle voulait voir,—elle avait fui! Elle ne paraîtrait plus! il ne la tuerait pas! il ne la reverrait donc pas! Et ce qui déjà le touchait plus, dans le malheur de Livette, c’est cette idée qu’il entraînait la fuite de Zinzara!... Et il avait beau repousser ce regret abominable, il revenait en lui comme une vague.... Quoi! il ne la verrait plus!

... Oh! ces caresses de la nuit, dans la cabane du marais, il les avait sur lui comme des couleuvres, enlacées à ses bras, à ses jambes. Elles s’enroulaient, ces caresses, autour de son corps, comme les plantes grimpantes aux bras du tamaris, ou comme la murène à la murène en le mordant. Et des frissons le secouaient....

—Ah! la sorcière! répétait-il. Ah! la sorcière! Quoi! plus jamais!

Plus jamais!—N’avait-il pas cru, cette nuit même, qu’il allait pouvoir la retenir dans son île; que cela durerait une année au moins, jusqu’aux fêtes prochaines; qu’il aurait à lui, dans ce désert, dans son gîte de bête, cette bête à lui, à lui seul, toute à lui, avec son corps de souplesse et de vigueur, les anneaux de ses chevilles et ses bracelets, et sa couronne de reine mendiante?...

Mais elle ne l’aimait donc pas? Tout n’avait donc été de sa part que jeu et ruse?

... Sous les deux éperons du gardian le sang du cheval coulait; mais plus cruellement mille fois le cœur du cavalier saignait au dedans de lui.

... Tout n’avait été que jeu et ruse! il se le redisait et ne le voulait pas croire.