Ainsi, toutes ces violences dépensées, son acceptation honteuse d’un tel amour, cette journée de marche excessive, après la course folle de la nuit, l’éreintement du cavalier, l’épuisement du cheval, tout cela aboutissait à l’infinie déception d’un mirage!

La sorcière devait être loin! Et dans quelle direction?... Il n’y avait plus qu’à renoncer à la poursuite. Renaud reprit le chemin du mas d’Icard. L’inutilité de l’effort l’accablait plus que l’effort lui-même.

Il ne cherchait plus, il ne pensait plus, il n’aimait plus, ne haïssait plus. La lassitude, brusquement, lui était tombée sur les épaules et sur les reins comme un poids trop lourd. Il allait, pliant l’échine, s’abandonnant, comme une chose inerte, au ballant du pas de son cheval. Il se sentait descendre dans une sorte de sommeil de malade. Ses yeux, fatigués de sonder le large et de fouiller partout chaque buisson, se fermaient malgré lui. Sa main molle ne savait plus où était la bride; son cerveau, où étaient ses idées.

Blanchet, le cou tombant vers la terre, avançait d’un pas mécanique. Il allait sans volonté lui aussi, surmené, accablé, ses yeux injectés de sang, l’haleine courte et rapide, ses flancs battant la charge.

En tout autre moment, le bon cavalier, qui aimait ses bêtes, eût bien vite senti l’animal se faire poussif, se gonfler sous lui, par saccades, de ce souffle énergique et court; mais Renaud ne sentait plus rien. Il n’y avait plus rien dans sa tête, qu’un vide ardent. Il ne désirait même pas l’ombre ni le repos, rien. Il subissait cet accablement qui suit les crises terribles, les grandes douleurs venues de la mort, les désespoirs sans recours. Tout empli de sa lassitude égoïste, s’il eût été capable de reconnaître en lui un sentiment, il y eût trouvé l’ennui vague, lâche, d’avoir à rentrer dans une chambre de malade, d’avoir à subir le spectacle des souffrances de Livette! Il eût voulu, mais il n’en avait plus la force, descendre de cheval et se coucher à l’air libre, sous un tamaris, et là dormir, longtemps, longtemps, s’oublier, ne plus voir, ne pas parler, ne pas entendre, ne pas s’écouter, ne plus être!... Il sommeillait à la manière d’un somnambule....

Tout à coup Blanchet, s’arrêtant, se mit à trembler de tout son corps, et, avant que son cavalier fût revenu à lui-même, ses quatre jambes, raidies sous lui comme des piquets, semblèrent se rompre d’un seul coup: il s’écroula.

Renaud se réveilla debout, à côté de son cheval tombé. Blanchet se mourait. Ce fut rapide. La bonne bête ouvrit démesurément ses gros yeux ternis, glauques comme l’eau morne des marais, pleins de cet étonnement que donne aux regards des petits enfants, des bêtes et des moribonds, l’infini mystère de vivre ou d’avoir vécu; elle allongea ses quatre pattes, aussi droites, aussi frémissantes que les roseaux du marécage.... Un frisson secoua toute sa peau, criblée des piqûres d’une myriade de mouïssales et de grosses mouches dont quelques-unes, s’envolant, revinrent se poser au coin des yeux troubles, restés ouverts.... Puis tout l’animal demeura immobile, avec on ne sait quoi, dans son immobilité, d’inquiétant et de terrible, de contraire à toute joie,—de visiblement définitif.... C’était la mort. Blanchet avait fini en plein désert, au plein soleil, sa pauvre vie de camarguais. Il était mort, le cheval de Livette, au service de la passion de Renaud pour Zinzara!

Elle n’avait pas su, la bête, ce qui lui arrivait; elle n’avait pas su pourquoi ces courses forcées, ces blessures multipliées sous l’éperon de Renaud, sous les dards des mouïssales, sous l’épingle que Zinzara avait plantée dans ses chairs; elle avait obéi, muette, à sa destinée de souffrir par ceux-là même qui auraient pu lui faire une vie meilleure, et morte, elle avait encore dans les yeux sa stupeur infinie de n’avoir pas compris ce qu’on lui voulait.

Et c’était fini. Elle était morte. Le caressant animal était tombé sous des violences et des malignités de passions humaines. L’homme l’avait trahi, à cause de la femme. Et maintenant ses belles formes, faites pour les mouvements rapides, étaient infiniment tristes à voir, parce que les yeux voyaient très bien,—entendez-vous,—ce qu’il y avait, dans leur immobilité, de contraire à leur vÅ“u—et d’irréparable.

Renaud, stupide, regardait.... Il revoyait déjà comme autant de reproches, le dernier regard de Blanchet, son souffle saccadé, le frisson de sa peau saignante! Et, rendu à lui-même par cette fin inattendue qui éveillait en lui mille pensées salubres, il sentit se résoudre l’endurcissement de son cœur.... Doucement il fondit en larmes.