Ainsi Blanchet en mourant servait une fois encore sa maîtresse. «Tout sert!» disait Sigaud.

Renaud se baissa, rendit au brave animal, sur ses naseaux tièdes encore, le baiser qu’il avait reçu de lui au jour de son premier désespoir; puis, l’ayant dépouillé de la bride et de la selle, qu’il cacha en lieu sûr, il gagna à pied le mas d’Icard, dans un grand désir attendri de soigner lui-même de son mieux et de consoler la pauvre Livette vers qui son cheval—mort—le ramenait plus tôt.

Il se promettait d’ensevelir Blanchet, mais il n’en devait pas avoir le temps. La brave bête appartenait au vautour et à l’aiglon.

Et le soir de ce même jour, quand Livette, profondément endormie, paraissait à tout le monde hors de péril,—tandis que Renaud se couchait, comme un chien, en travers de sa porte, bien résolu à la défendre et à la sauver,—la Zinzara arrivait aux Alyscamps d’Arles.

Là , pensant que Renaud pourrait, le diable aidant, parvenir à la rejoindre,—quoiqu’elle eût ses motifs peut-être pour deviner que le cheval du gardian était, à cette heure, hors de service,—elle quitta sa maison roulante afin de n’y être pas surprise comme une bête au gîte, et non point par peur, mais par désir avant tout de ne pas le revoir. Et elle alla, au fond de l’allée des Alyscamps, entre les hauts peupliers, au milieu des cercueils de pierre, allumer un feu de brindilles, de quoi s’éclairer un instant, assez pour choisir une place où dormir tranquille.

Elle y alla tard, quand les amoureux, qui, par les soirs de mai, viennent s’aimer là sur les tombes, sont rentrés dans la ville endormie....

Tout le long de l’avenue, entre les hauts peupliers, droits comme des ifs, courent deux rangées de sarcophages, les uns très grands, élevés, avec leurs couvercles massifs, les autres sans couvercle, bas, montrant au fond quelques fleurettes semées par le vent. Les morts qui ont dormi là étaient envoyés jusqu’à Arles, dans des vases scellés, livrés au courant du Rhône par les villes riveraines. Maintenant leur poussière est en fleurs; et leurs tombes ouvertes ne sont plus que des lits de vagabonds et d’amoureux.

Zinzara, à la clarté vive de son feu, qui faisait danser, sur le mur de la chapelle en ruine, son ombre démesurée, a choisi sa couche. Elle a mis, au fond d’un sarcophage, une brassée d’herbe et de feuilles; et maintenant,—tandis que le rossignol, qui tous les ans vient là faire son nid, chante à tue-tête dans la nuit—elle dort, face au ciel, l’étrange créature, sans inquiétude, sur la foi de sa destinée; et,—un rayon de lune frappant son visage calme aux paupières baissées,—la voilà , la magicienne, ressemblant à sa momie noire, qui cache et idéalise une pourriture embaumée—sous un masque d’or.

XXIV

Averti par l’enfant bohème, Rampal, encore endolori de sa chute de l’autre jour, ne songea pas à venir surprendre Renaud pour son compte. Il fit mieux. Il alla tout aussitôt dénoncer à Livette le rendez-vous dans la cabane.