Si, même dans la foule, un jour de fête, quelqu’un, homme ou femme, non loin d’elle, lançait un mot grossier, un de ceux-là que lui-même, à l’occasion, savait faire sonner très bien, il éprouvait, contre l’inconnu, une rage; il lui semblait véritablement qu’on eût dû s’apercevoir de la présence de Livette, la sentir près de là , comprendre que, devant elle, on devait se respecter.

Tout cela, il eût été incapable de l’expliquer, mais il l’éprouvait, confus et certain, en lui.

Pour Livette, elle sentait finement l’adoration du bouvier. Elle en jouissait sans trop en avoir l’air. Elle voyait très clairement qu’elle avait, sans aucun effort, dompté une bête sauvage. Elle riait parfois, en le regardant, d’un rire honnête, clair, où il y avait cependant le triomphe de la mystérieuse magie féminine, merveilleuse invention de la nature qui veut que le fort soit, au gré de la faiblesse exquise, attiré, vaincu, roulé à terre. Ce miracle, opéré par la vie, par la nature, par l’amour, elle le croyait son œuvre, à elle Livette, et elle était travaillée d’un peu d’orgueil, la petite femme! D’autant plus que souvent elle se disait: «Comment ai-je fait? je ne mérite pas ce bonheur; non, en vérité, je ne le mérite pas!» Elle voyait très bien que, pour lui, elle était un être à part; qu’il ne la traitait pas du tout comme faisait tout le monde; et, très étonnée, elle en était fière.

Puis, se demandant, en son cœur sincère, ce qu’elle avait de «plus», de mieux qu’une autre, et ne trouvant pas, il lui arrivait de juger, malgré elle, son amoureux un peu, un tout petit peu bête d’être comme cela, lui si fort, dominé par elle! Alors elle se moquait gentiment, riait de lui tout haut:

—Ah! grand nigaud!

Ainsi, obscurément, toute la Femme, profonde, ondoyante, était dans cette paysanne simple, qui n’aurait rien su dire sur elle-même.

Il lui arrivait aussi de se trouver jolie, belle, la plus belle, la plus jolie, de s’admirer. Quand cette idée lui venait, et, il faut l’avouer, ce fut bientôt la plus fréquente, oh! c’est alors qu’elle sentait son orgueil! Et elle ne trouvait plus bête du tout son amoureux; il lui semblait bien heureux, au contraire, trop heureux! Oh! c’est lui qui ne la méritait guère!... Dans ces moments-là , elle accueillait ses services, ses humilités, avec un petit air de princesse habituée aux hommages.

Alors aussi, elle se demandait pourquoi tous les autres ne faisaient pas pour elle ce qu’il faisait, lui? Et, par contre, elle concevait aussitôt pour lui une sorte de reconnaissance.... Cette mobilité d’impressions qui tournent en nous, souvent opposées, sans fin variées, autour de l’idée fixe, voilà l’amour.... Eh oui, vraiment, il méritait d’être aimé seulement pour avoir su la connaître!... la choisir!... C’étaient les autres jeunes hommes, qui, tous, étaient des sots!

Bienvenu était-il s’il arrivait à la ferme quand elle en était à cette pensée.... Elle poussait un petit cri d’oiseau content et courait à son ami.

—Bonjour, monsieur Jacques!