—Bonjour, demoiselle Livette!
Ils se prenaient la main.
—Venez-vous au Rhône?
—De bon cÅ“ur!
Et souvent ils allaient s’asseoir ensemble au bord du Rhône, sous le grand aube, un arbre de plus de cent ans, qui est là , connu de tout le monde.... Les aubes, assez pareils aux trembles et aux bouleaux, sont des arbres bien camarguais.
Quelquefois, en y allant, elle lui tendait une branchette verte, souple, cueillie à un peuplier du chemin, et ils marchaient attachés l’un à l’autre et séparés à la fois par la branchette courte que suivait un vol de fins moucherons aux petites ailes irisées.
Elle aimait beaucoup ce jeu de le faire marcher ainsi, pas trop près, pas trop loin, le tenant sans le toucher, l’attirant à volonté, le maintenant à distance selon sa fantaisie, faisant de la baguette feuillue un fouet, s’il venait à entrer en révolte.
Elle se sentait ainsi bien maîtresse de lui, se rappelant qu’ainsi quelquefois elle s’était fait suivre docilement de son cheval Blanchet, en lui tendant une gerbe mince d’avoines en fleurs;—qu’ainsi parfois elle avait ramené derrière elle, calme comme un bÅ“uf, un taureau méchant, échappé, blessé dans les courses, et qu’elle avait rencontré au fond d’une touffe d’ajoncs, au bord du chemin, en train de tendre sa langue baveuse aux filets de sang qui découlaient de son mufle.
Arrivés au bord du Rhône, sous le grand aube au tronc rugueux et noir, aux branches lisses et blanches, qui s’étend largement au-dessus du fleuve, avec son vaste feuillage bruissant, ils s’asseyaient côte à côte, les fiancés, sur les racines qui sortent de terre ou bien sur un paquet de roseaux coupés.
Et ils regardaient couler l’eau. L’eau terreuse, jaunâtre, charriant des amas d’écumes tournoyantes, allant à la mer.