Sur le désert, les marais aussi se transformaient en draperies éclatantes, en broderies étalées. Tout n’était qu’étincellement, les sables, les eaux, le sel.... Par moments, un flamant rose se soulevait du milieu des enganes, volait, lourd, semblait emporter à son flanc un peu du rouge de l’eau et du ciel,—puis se reposait au bord des eaux luisantes.

Les goélands étaient comme les blancs oiseaux de rêve de ce pays d’enchantement. Ils s’asseyaient par bandes, pareils à des colombes couveuses, sur les vagues de la mer au large, ou sur les sables chauds, ou sur les étangs.

Et là -bas, dans le nord-ouest, Renaud cherchait de l’œil la haute terrasse carrée du Château d’Avignon, où montait quelquefois Livette pour voir si, dans la plaine, elle n’apercevait pas Blanchet et la lance droite de son bon ami Renaud.

Renaud, tout à coup, arrêta son cheval et regarda fixement un point noir qui se mouvait sur la mer, s’abaissant, s’élevant avec les courbes des vagues, à deux cents pas du rivage.

Il crut reconnaître une tête de femme; une tête aux cheveux noirs ruisselants d’eau, couronnés d’un cercle de cuivre, où luisaient, en pendeloques, des médailles d’Orient....

La gitane nageait, s’ébattait dans les vagues, qui, venues du fond de la mer, se soulevaient, rares, lentes. Elle y glissait comme un congre, heureuse de sentir sa peau caressée par les souplesses de l’eau salée. Elle avait des ondulements pareils à ceux de la mer elle-même; elle serpentait comme ces algues que fait ondoyer la force des houles. De loin en loin, la vague plus lourde et plus haute arrivait contre elle. Elle lui faisait face, étendait, à la manière des plongeurs, au-dessus de sa tête baissée, ses mains rapprochées en pointe, et entrait horizontalement sous la lame large qu’elle traversait de part en part.

Du haut de son cheval, Renaud voyait la tête brune émerger de l’autre côté de la lame bombée qui, en arrivant le long du rivage, se contournait en volute blanchissante, s’écroulait aussitôt en neige d’écume, s’étalait enfin sous lui, sur le sable, en minces nappes transparentes qui se surmontaient l’une l’autre, toutes pailletées d’étincelles. Il ne voyait pas distinctement le corps de la nageuse. A peine, sous les transparences de l’eau limpide, en apercevait-on les contours fuyants, qu’ils se voilaient aussitôt d’ondoiements et de reflets.

Tout à coup, la nageuse se dirigea vers la terre, parut prendre pied, et, élevant un bras hors de l’eau, fit à Renaud signe de s’en aller, avec des cris:

—Passe ton chemin!

Mais lui qui, jusque-là , regardait avec curiosité, sans colère aucune, fut, à ce mot, pris d’irritation. Il n’avait rien oublié, certes, des plaintes de Livette contre la bohémienne. Il n’y avait pas huit jours que la tzigane avait rendu au Château d’Avignon sa visite menaçante. Seulement, dans cette lumière, dans cette beauté du soir, Renaud s’était senti le cœur paisible, et il avait reconnu la reine bohême sans émotion. Peut-être une curiosité dominait-elle en lui, qui le poussait vers cet être étranger, mystérieux, surpris au bain, dans la grande solitude du désert et du soir; une curiosité de voyageur pour un animal inattendu et de chrétien pour une femme païenne. «Passe ton chemin!» Cette injonction qu’une voix de femme lui lançait de loin, le blessa tout à coup, à l’endroit de son cœur où était le souvenir de Livette menacée par la tzigane.