—Ah! c’est toi, cria-t-il, c’est toi qui vas au seuil des portes faire peur aux filles qui restent seules! qui fais des menteries et des singeries pour les forcer à te donner ce qu’elles te refusent! Que cela ne t’arrive plus, voleuse! ou tu sentiras le bois des fourches à foin et celui des tridents à vaches!

La reine, insultée, eut dans tout son être un sursaut de rage folle.... Si elle eût été près du gardian, elle eût sauté à sa gorge tout droit, comme un serpent qui se détend en flèche et se fixe à sa proie. Elle se sentit pâlir, eut un redressement de tout son corps, et, cambrée, comme la couleuvre qui menace, la tête un peu en arrière, elle avança vers le cavalier... mais qu’elle en était loin!

—Ah! ah! lui cria-t-il, tu t’approches pour mieux entendre! Viens donc, païenne, viens! on s’expliquera! Au souvenir de Livette menacée par cette femme, la colère le prenait.... Ce n’étaient pas des chrétiens, ces gens de Bohême, mais tous des voleurs, des bandits.... On raconte qu’aussi bien ils mangent de la chair humaine, de la chair d’enfant, lorsqu’ils n’en trouvent point d’autre. Comment auraient-ils, si souvent, sans cela, des quartiers de chair saignante dans la marmite?... Ah! race de loups! race de renards maudits!

—Avance! cria-t-il encore.

Elle avançait en effet, mais péniblement, ayant à repousser l’eau pesante devant elle, à chaque pas. Elle n’avait pas encore les épaules hors de l’eau; et—sous l’eau—elle aidait sa marche en ramant des deux bras. Si elle se fût mise à la nage, elle eût fait plus vite le même chemin, mais elle n’y pensait même pas. Elle songeait à bien autre chose!

Renaud, machinalement, jeta un coup d’œil sur le rivage, derrière lui, et aperçut à quelques pas, hors des atteintes de la vague, en tas,—et son tambour de basque jeté dessus,—les hardes de la bohémienne; puis il reporta ses regards vers la femme qui s’avançait contre lui. Elle avait maintenant de l’eau jusqu’aux aisselles, et il vit, alors seulement, qu’elle se baignait toute nue.

Son buste, lentement, émergeait. A cent pas du rivage, elle n’eut plus de l’eau que jusqu’aux genoux. Elle était belle. Son corps, ferme et svelte, était bien jeune. Très cambrée, elle semblait marcher au combat sans aucune idée de pudeur. On l’attaquait: elle courait à l’agresseur, voilà tout. Ses poings étaient fermés, ses bras légèrement repliés, sa tête toujours un peu en arrière. Toute sa démarche était menaçante. L’eau roulait en perles brillantes de sa nuque à ses pieds, sur tout son corps bronzé, d’un fauve sombre. Sa poitrine, bombée, tendue en avant et comme offerte, semblait prête à recevoir, telle qu’un bouclier magique, des coups qui resteraient impuissants.

Le gardian demeurait immobile d’étonnement. Il regardait venir à lui cette femme qui, ainsi vue, jaillissant hors de l’eau, entourée de blancheurs d’écume, avec sa couleur étrange, lui paraissait un être surnaturel.

Que venait-elle faire? Elle avançait, hardiment agressive, et, dans son esprit de sorcière, il y avait sans doute bien des ruses méchantes.

Ne s’était-elle pas courbée un instant, comme pour ramasser, au fond de l’eau, des cailloux à lapider son ennemi? En avait-elle dans ses deux poings qu’elle tenait crispés? Non, les sables de la Camargue vont très loin sous l’eau, s’abaissant en pentes très douces, sans que le pied nu du nageur y puisse rencontrer le moindre galet.