Que venait-elle faire alors?
Et voici qu’elle était tout près du cavalier, toujours plus curieux. Cependant le gardian ne s’interrogeait plus. Il la regardait, stupide et ravi.
Fasciné, il la suivait du regard, oubliant sa pique posée sur l’étrier, oubliant son cheval, oubliant tout....
Et bien droite maintenant, à trois pas devant lui, insolente dans toute son attitude, dans tous les contours de son corps, elle le regardait en face, avec cet Å“il d’où sortait une flamme acérée et dans lequel ne pouvait pénétrer aucun regard. Et comme elle lui présenta, une seconde, son visage de profil, il eut le sentiment rapide, à peine conscient, d’une ressemblance du bas de ce visage (du dessous des narines au-dessous du menton),—avec la tête du lézard des sables et celle des tortues et des couleuvres du marais. C’était la même coupe verticale, fendue d’une bouche mince, un peu retombante, d’où il s’attendit, comme en un rêve du diable, à voir sortir une langue fourchue, vibrante.
Puis, cette impression vite effacée, il ne vit plus que la femme, jeune, belle, nue, comme offerte d’elle-même à son désir de sauvage, dans la liberté de ce rivage désert, au bruit des vagues, dans l’air qui venait du grand large, au soleil du soir, qui ruisselait sur tout ce beau corps avec l’eau marine.
Et il allait, ébloui, ivre, aveuglé par le flot de son sang qui,—du cÅ“ur où il avait couru d’abord, l’oppressant, le faisant chanceler sur sa selle,—maintenant lui bondissait au cerveau, rougissant sa face et son cou de taureau, il allait sauter à bas de sa bête, ou peut-être se baisser seulement, enlever de terre, à la force du poignet, la créature légère pour lui, l’emporter sur sa croupe de centaure,—quand, plus prompte, elle s’élança, les deux bras en avant, et de sa main gauche, prit et serra de tout son poids la double bride du cheval qui, à demi cabré, recula. Et de sa main droite, elle souffletait la figure de la bête!
—Va dire, chien! va dire à tes pareils qu’une femme s’est vengée de toi, et que, sur la figure du cheval, elle a souffleté le cavalier! Tiens, lâche! Tiens, bouvier de malheur! Va conter cela à ta fiancée! Va lui dire que, battu par moi, tu n’as su que dire ni que faire!
Il n’y avait plus beaucoup de colère dans Renaud; il n’y avait plus que de la peur, mêlée à l’étonnement. L’action de cette femme lui paraissait vraiment surprenante, diabolique. De couleur, d’attitude, de regard, d’audace, elle était bien sorcière. Une terreur étrange était en lui. Peut-être eût-il gaiement, sans remords, commis le péché avec toute autre que cette gitane de malheur, qui le terrifia. Il craignit surtout pour Livette. Il la sentit, et lui avec elle, sous la menace d’un malheur compliqué, obscur; et l’idée de lui être infidèle l’épouvanta comme le commencement de la catastrophe. Il avait peur pour lui-même, peur pour Livette, de l’être inattendu, inexplicable, qui surgissait devant lui, le provoquant à quelles luttes?... Ainsi, la méchanceté et la haine lui apportaient cette femme comme n’eût pas fait l’amour! Il était éperdu. Il n’attendait, prêt à enlever sa bête au galop, que d’être lâché, n’ayant pas la colère qu’il aurait fallu pour renverser, pour fouler aux pieds de son cheval une femme, fût-elle sorcière, au risque de la tuer.
Mais pourquoi n’avait-il plus assez de colère? C’est que ses yeux, malgré lui, s’attachaient à tous les mouvements de ce corps, étrangement beau, qui était celui d’une ennemie.
—Tu voudrais fuir comme un lâche, lui criait-elle à présent. Tu ne partiras que quand je voudrai!