Profitant de la stupeur curieuse du cavalier, elle avait saisi avec les dents un long bout du séden qui pendait déroulé au cou du cheval, et, à l’aide d’une seule main (l’autre serrant toujours la bride), elle avait prestement, dans un nœud barbare, pris, serré les naseaux.... D’une pesée féroce sur ce nœud de torture, elle maintenait la bête, là , à l’endroit où elle voulait.

—Il faudrait, dit-elle encore, que tes camarades vinssent à passer! Il faudrait qu’on vît un dompteur de bÅ“ufs, pris par une femme!

«En effet, songea Renaud, ce serait là une chose, comme elle le dit, bien risible!» Et il fit reculer un peu son cheval, croyant le dégager, mais, comme s’il eût été amarré à un mur, le cheval, la tête et le cou tendus, tirant au renard, infléchit les quatre jambes, portant sa croupe, abaissée, en arrière. La bohémienne ne lâchait pas pied. Elle riait, montrant des dents blanches, fines, jolies, nombreuses, terribles.

—Prends garde! dit enfin Renaud, je vais me pousser contre toi, du poitrail de ma bête!

—Je t’en défie, répondit-elle avec tranquillité.

Elle voyait de son œil sûr, dans les yeux du gardian, un trouble: le charme opérait! C’était maintenant à travers un brouillard qu’il regardait cette femme dont il était, par curiosité ardente, déjà voisine d’amour, l’étrange captif. Elle souriait.

Cela dura quelque temps.... Renaud, à la fin, se sentait stupide. Pour demeurer fidèle à Livette, qu’il ne pouvait trahir cependant avec celle-là même dont il s’était promis de la venger, il devait ne pas descendre de cheval, car, en mettant pied à terre, il fût devenu le plus fort! Pour rester fidèle, il devait courageusement rester le vaincu, dans cette lutte de la beauté contre la force. Et il attendait.

Elle surprit le regard du gardian, un instant détourné vers la plaine.

—Ah! ah! tu as peur qu’on te voie, lâche!... mais sois tranquille! On saura toujours ce qui t’arrive.... J’y prendrai peine! Tu viendras me conter quelque jour ce que t’en aura dit ta blonde pâle, à sang de neige!

Humilié d’être ainsi forcé d’obéir à une femme, mais rendu indécis et faible par la joie physique qu’elle lui donnait, il restait donc là ! Sa bête, qu’il excitait sans la violenter, plusieurs fois chercha à se faire libre, sans y parvenir. Renaud regardait.... Légère, souple comme un petit chat-tigre, agile et forte,—habile à lutter avec un cheval,—la bohémienne, dont la main gauche ne lâchait pas la corde cruelle, avait entortillé la longue crinière, saisie d’abord à pleine poignée, autour de l’autre main, et quand le cheval se dressait,—ainsi agrippée à lui, elle se laissait soulever de terre, toute droite, la pointe des orteils tendue et crispée, ou bien, obliquement, elle accrochait ses pieds à la jambe du cavalier, s’attachant à lui comme un poulpe, avec ses lanières, se colle au rocher, et riant toujours, d’un air obstiné, méchant et triomphateur.