Il eut un tressaillement qui n’échappa point à la petite. Il avait cru revoir à ce reproche de Livette, la bohémienne telle qu’il l’avait vue dans la journée, debout devant lui, tout près, nue et si brune! brune comme si, ayant coutume de vivre nue au soleil, elle était, des pieds à la tête, noircie par les rayons. Et comme elle était souple, et nerveuse, cette sauvage! Une vraie bête, une petite cavale arabe, bien plus fine que les aigues de Camargue. Hélas! depuis trop longtemps, par fidélité à sa fiancée, il était sage comme une fille, le rude garçon, et maintenant cette sagesse se vengeait, prenait sa sourde revanche, l’agitait de folles envies amoureuses qui n’étaient pas pour Livette. Ainsi le respect même qu’il avait pour elle—pauvre mignonne!—c’est cela qui tournait contre elle!

—Jacques? fit Livette, de cette voix à peine expirée que donne aux amants l’émotion de l’amour, voix suave, voilée, qu’entend le cÅ“ur plus que l’oreille.

Renaud ne l’entendit pas. Il voyait.—Il voyait la bohémienne comme si elle eût été là , bien mieux même. Dans le noir de la nuit, son corps, pourtant brun, lui apparaissait en clair, comme une substance opaque qui laisserait s’exhaler par transparence une très pâle lumière. Cette forme nue, obscure à la fois et comme éclairante, était là immobile sous ses yeux... puis elle s’animait... et il croyait voir la bohémienne se baigner dans une de ces mers phosphorescentes des mois d’été, où les nageurs agitent dans l’eau sombre une lumière liquide, froide, qui suit, dessine et montre leurs contours, d’où elle semble rayonner.... «Est-ce que j’ai la fièvre?» se disait-il.

Comme pour lui répondre, Livette lui prit la main. Elle tâtait la sécheresse de cette main, du poignet.

—Oui, dit-elle, prenez garde; mon père a raison, il y a un peu de fièvre.... Venez là -haut chercher le remède.

Heureux de cette diversion:

—Allons! dit-il.

—Venez donc, répéta-t-elle, et faites doucement: grand’mère dort!

La vieille Audiffrette dormait en effet. Adossée au mur, elle ne remuait plus du tout. Le mouchoir blanc, noué à l’arlésienne, au lieu de ne prendre que son chignon, lui enserrait presque toute la tête, laissant échapper, en brouillard, de chaque côté de son visage, deux touffes de cheveux rudes, blanchissants, et tout tortillés.

Elle dormait, la bouche un peu entr’ouverte, une étincelle sur ses dents qu’elle avait belles encore.