Elle suivit un moment du regard le point brillant, un reflet d’étoile, qui, allumé au bout de la pique du gardian, dansait dans l’ombre, à travers les arbres, comme un feu follet,—et quand l’étincelle s’éteignit, elle ne vit plus les étoiles.
XI
Où il allait, il n’en savait rien. Il errait commandé par sa force qui s’agitait en lui et qui voulait être dépensée.
L’amour le gouvernait comme il gouvernait lui-même son cheval. En même temps qu’il était le cavalier de la bête, il était la bête damnée du désir qui le poussait, l’éperonnait, lui criait: «Marche!» dirigeait, de-ci, de-là , sans la régler, sa course à travers la lande. Il était, lui aussi, monté, harcelé, bridé, fouetté, le mors dans la bouche, emporté et impuissant. Et le cheval subissait les impressions du cavalier, qui subissait celles de l’amour; si bien que Blanchet, tout las de sa fatigue du jour, n’ayant eu tout à l’heure qu’un court repos, s’affola pourtant. Heureusement connaissait-il fossés, roubines, marécages, et, dans sa vitesse, la bride lâche sur le col, il choisissait encore sa route. Tantôt il ralentissait devant les fossés, afin d’y descendre, tête première, forçant alors le cavalier à se tenir tout debout sur les grands étriers, le dos touchant la croupe; tantôt il les franchissait à toute volée.
Grisé, tête nue, son chapeau ayant roulé quelque part, dans la nuit, les cheveux traversés d’un air sifflant, Renaud courait, pour courir, parce que la violence de la course correspondait à ses violences intérieures. Il courait à la manière d’une bête qui se déplace, par rage et fureur d’être seule, dans la saison des ruts.
Et il se disait que cela était abominable de penser à l’autre, quand il avait à lui cette fleur de beauté, de douceur et de sagesse; mais c’est de bien autre chose qu’il avait soif maintenant; et il sentait dans sa bouche une amertume forte, une salive collante et âpre, un suc qui l’altérait tout entier.
Et ne comprenant pas comment il échapperait à tout ce qu’il avait de méchantes volontés en lui-même, il allait avec deux désirs qu’il s’avouait: ou bien rencontrer Rampal, sur qui il se vengerait de tout, ou bien tomber au revers d’un fossé, ne plus se relever, changer ainsi de méchant destin,—et un troisième désir qu’il ne s’avouait pas: rencontrer, à l’aube, la bohémienne, mendiant au seuil de quelque ferme.... Et alors?... Il ne savait pas!
Tout à coup, il crut entendre un écho doubler, derrière lui, le bruit de son galop; il se retourna et il vit,—il vit en vérité!—le poursuivant à toute bride, la bohémienne nue, bien droitement campée, à la manière d’un homme, sur un cheval pâle, qui ne touchait point terre.
Envolée et riant, elle lui criait:
—Arrête, lâche!