Il se dit que cela n’était pas vrai, mais il ne se dit pas que c’était une vision; il songea: «C’est le sortilège,» et la peur le prit, une peur égale à son désir, et il se mit à fuir l’image de ce qu’il cherchait.
Il ne se retournait plus, il fuyait. Il entendait toujours un galop double: le sien, celui de «l’autre». Il passait dans des brumes claires qui se traînaient sur les sables mouillés, salins; et en coupant ces nuages qui rampaient, il lui semblait courir dans le ciel, au-dessus des nuages d’en haut. Véritablement, un vertige était dans sa cervelle, car l’amour veut être obéi, et le vœu de sa jeunesse était en lui comme une folie.
Tout à coup, les quatre jambes de Blanchet toujours lancé s’arc-boutèrent immobiles, rigides comme des pieux, et ses sabots sans fer se mirent à glisser sur une surface d’argile absolument lisse, dure, et comme savonnée. A toute vitesse le cheval glissait, bien debout, creusant des rainures avec sa corne sur cette surface polie, et, à la fin de sa vitesse acquise, il s’arrêta, voulut reprendre sa course, leva un pied, et, lourdement, épuisé, la bouche et les naseaux soufflant le désespoir, s’abattit.
Déjà Renaud, appuyé sur sa pique qu’il n’avait pas lâchée, debout à la tête de son cheval, s’efforçait de le relever, l’encourageant de la voix. Blanchet, appuyé sur la bride que maintenait l’homme, se remit sur ses pieds, après deux glissades inutiles.
Renaud regarda autour de lui: il n’y avait rien, que la nuit, le désert, les étoiles... des brouillards blafards, en loques, qui se traînaient çà et là , comme accrochés à des buissons, à des tamaris, à une touffe de roseaux... et qui prenaient par instant des formes de bêtes fantastiques.
Renaud remonta sur Blanchet, mais il le prit en pitié. Et, le cheval, tantôt se laissant glisser, les quatre jambes raidies, sur ses quatre sabots sans fer, tantôt mettant un pied devant l’autre, écorchant ce sol, à la fois ferme sous son poids et tendre sous le tranchant de sa corne écaillée, ils sortirent de l’argile.
C’était pitié et remords à la fois qu’inspirait à Renaud le cheval de Livette.
Quel droit avait-il, le gardian, d’abîmer, au service de sa passion pour une sorcière, la bonne bête, tant aimée de sa mignonne fiancée?
Renaud descendit donc de son cheval et, ôtant la selle et la bride à Blanchet, il lui dit: «Va! fais ce qu’il te plaît.» Puis il coupa autour de lui des apaïuns dont il se fit un lit, et, couché sur le dos, la selle sous la nuque, un foulard sur la face, il attendit le jour.
Un sommeil l’engourdit, durant lequel sa douleur se gonfla en lui, creva, s’extravasa, sortit de lui, prit des figures.... La même vision revenait toujours.