En s’éveillant, deux heures plus tard, il trouva qu’il avait le visage en larmes, et ses deux mains sur son visage. Alors il se prit en pitié lui-même, et, ayant commencé de pleurer en rêve, il laissa couler ses larmes qu’il eût refoulées d’abord, si elles eussent voulu sortir pendant la veille.

Il se trouva malheureux et pleura sur lui, avec rage, convulsivement, puis avec joie, comme si, en pleurant, il eût versé hors de lui pour toujours toute sa peine. Il pleurait d’être pris, impuissant, entre deux choses contraires, ennemies; de vouloir l’une et de désirer, malgré lui, l’autre. Il frappa la terre de ses deux poings; il déchira sa cravate qui l’étranglait; il broya des roseaux avec ses dents, et, comme un enfant, il s’écria, lui qui était un orphelin:

—Mon Dieu! ma mère!

Et il aurait ainsi pleuré longtemps encore peut-être, vidé les sources amères de son cÅ“ur, si, tout à coup, il n’eût senti une caresse, tiède,—deux caresses tièdes, molles, humides, effleurer sa joue, son front, ses yeux fermés.

Il entr’ouvrit ses paupières et vit Blanchet qui, debout à son côté, lui touchait la face, de sa lèvre pendante, comme lorsque, en cherchant un morceau de sucre, il caressait la main de Livette.

Une autre bête avait imité Blanchet: c’était le dondaïre Le Doux, le favori du gardian, le meneur de son troupeau de taureaux et de vaches sauvages, dont Renaud n’avait pas entendu la sonnaille, et qui avait reconnu le gardian.

Cette pitié des deux bêtes exaspéra d’abord l’aigre douleur de Jacques. A la manière des enfants qui se mettent à hurler dès qu’on les plaint, il eut, de se voir assez misérable pour être plaint, lui, par des bêtes, un grand cri intérieur—qu’il étouffa dans sa gorge; puis, touché de voir leur bonne figure, et distrait par là de lui-même, il se calma brusquement, se mit sur son séant, étendit la main vers ces naseaux, vers ces mufles de bêtes puissantes, si dociles, et il leur parla:

—Braves, braves bêtes, oh! les braves bêtes!

Le petit jour paraissait. Et le gros taureau noir, et le cheval blanc, tous deux, comme pour répondre à l’homme et pour répondre aussi à ce premier regard de la lumière de retour, qui faisait courir sur toute la plaine un frisson d’aise, tendirent le cou vers le levant; et le hennissement du cheval retentit, éclatant, trépidant comme une fanfare, soutenu par la basse des mugissements du taureau.

Aussitôt s’éleva, tout autour de Renaud, un concert de meuglements et de hennissements mêlés. Sa libre manade avait passé la nuit par là . Il était entouré de ses bêtes familières.