Mais Livette, vaillante et butée, dit en frémissant: «Non!» et, pour se rassurer, jeta un coup d’œil sur la poutre basse au long de laquelle était accroché le fusil du père.... La gitane vit ce regard.
—Oh! ton fusil ne me fait pas peur, et pour preuve... attends! dit-elle.
Elle quitta la fenêtre. Le jour entra dans la salle, mettant un peu d’aise au cœur angoissé de Livette qui suivit des yeux la bohémienne. Maintenant, en pleine lumière du dehors, par ce beau soir du mois de mai, elle apparaissait, la bohème, grande sur la ligne lointaine de l’horizon tout plat de ce désert camarguais qu’on apercevait par une échappée, entre les hauts arbres du parc.
Livette eut un mouvement de plaisir en voyant courir à l’horizon un troupeau de cavales suivi de leur gardian, la lance haute.... Jacques Renaud sans doute, son fiancé.... Mais que cela était loin! les chevaux, d’ici, semblaient moindres qu’un troupeau de petites chèvres.... Et ses yeux revinrent à la reine tzigane. A quelques pas de la ferme, devant le château seigneurial, vaste bâtisse carrée, aux nombreuses fenêtres depuis longtemps closes, et qui inspire des pensées d’abandon, de mort, de tombeau,—la bohémienne, dressée sur la pointe de ses pieds, attirait à elle la plus basse branche d’un arbre épineux. Les épines de cet arbre sont longues, longues comme le doigt. C’est avec une branchette de cet arbre que fut faite la couronne du Crucifié.
Elle cassa une branchette épineuse, la ferma en cercle, les deux extrémités se contournant l’une sur l’autre comme serpents, et revint vers la fenêtre.
Livette, à ce moment, vit que les deux chiens de garde suivaient la bohémienne, tenant leur queue basse, leur museau sur ses talons, avec de petites plaintes amoureuses. Et elle, la reine bohême, svelte, comme hautaine, droite sur ses hanches, dans une jupe en haillons aux grands plis, dont les trous déchiquetés laissaient voir une cotte rouge, le buste serré dans des chiffons orange qui se croisaient au-dessous de son sein rebondi, ses amulettes sonnant aux oreilles, des médailles tintant sur son front encerclé d’un gros fil de cuivre, elle avançait, la Reine, tenant en main la couronne de longues épines rigides où tremblotaient en festons quelques mignonnes feuilles vertes;—et, tout bas, tout bas, elle poussait la même plainte caressante que les deux grands chiens domptés, leur disant, en leur langue, des choses mystérieuses qu’ils comprenaient....
—Tiens! dit la bohémienne, que ton bon cÅ“ur soit récompensé comme il le mérite! Le malheur, qui pour toi travaille, te donnera bientôt de ses nouvelles. Comment cela, Dieu te le dise! Du côté de l’amour, le vent qui pour toi souffle est empoisonné par le marécage. La charité que ton Dieu commande, c’est, dit-on, l’autre amour, qui porte bonheur à l’amour. Et voici mon cadeau de reine!
Aux pieds de Livette, par la fenêtre, elle lança la couronne d’épines.
—Madame! fit Livette terrifiée.
Mais la tzigane avait disparu.