Une détresse infinie envahit le cÅ“ur de la pauvrette. Les yeux fixés sur la couronne, Livette se rappelait les légendes où le bon Dieu Jésus apparaît déguisé en mendiant,—et où il récompense ceux qui l’ont reçu avec pitié douce.
Dans une de ces légendes, le Pauvre, mal accueilli, en butte aux moqueries, aux lâches injures, frappé de bâtons, de gobelets, de bouteilles lancés par des buveurs ivrognes—finalement, debout contre le mur, se met à devenir un Christ en croix qui, par les trous des mains et des pieds, saigne!—Et, malade d’épouvante, elle se demandait si elle ne venait pas de mal recevoir une des trois saintes qui, dans une barque, après la mort de Jésus, traversèrent la mer pour venir aborder en Camargue, faisant de leurs jupes relevées des voiles, et, aidées par la rame d’un batelier que l’une d’elles, Sara l’Égyptiaque, paya de monnaie païenne, en lui laissant voir, pour prix d’une chrétienne action, son chaste corps tout nu, sur la plage même où aujourd’hui s’élève l’église.
Lentement, elle ramassa la couronne et, dans le feu sur lequel cuisait la soupe, elle la jeta. Avant de disparaître en cendres, la couronne d’épines, un moment, parut être tout en or.
II
Tous les ans, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, le village qui se dresse à l’extrémité méridionale de la Camargue, au-dessus des marais, sur une plage de sable dont les grosses mers et les vents d’orage déplacent les ondulations, tous les ans, à la date du 24 mai, on célèbre la fête des trois Saintes; et c’est à l’occasion de cette fête que les bohémiens arrivent nombreux en Camargue, poussés par une piété singulière, mêlée du désir de dévaliser les pèlerins.
Les légendes, comme les arbres, naissent du sol, en sont l’expression même. Ce sont aussi des essences. On retrouve à chaque pas, en Camargue, sous différentes formes, l’éternelle légende des saintes, comme on y rencontre éternellement les mêmes tamaris, mêlés, sur l’horizon, aux mêmes mirages.
Donc, les deux Maries, Jacobé, Salomé, et,—selon quelques-uns,—Magdeleine, et avec elles, leurs servantes Marcelle et Sara, exposées sur la mer, dans une barque sans mâts ni voiles, par les Juifs maudits, après la mort du Sauveur, tendirent au vent des lambeaux de leurs jupes, leurs fins et longs voiles de femmes, et le vent les poussa jusque sur cette place de Camargue.
Là fut élevée une église. Les saints ossements, retrouvés par le roi René, furent enfermés dans une châsse qui n’a pas cessé d’opérer des miracles. Et chaque année, de tous les coins de la Provence, du Comtat et du Languedoc, les derniers des croyants accourent, apportant leurs vœux, leurs prières, traînant leurs amis, leurs parents malades ou leurs propres misères, leurs plaies et leurs lamentations.
Rien de plus singulier que ce pays de désolation, traversé tous les ans par un peuple d’infirmes, en route vers l’espérance!
De loin, au bout de ce désert, on aperçoit l’église crénelée qui parle des guerres d’autrefois, des invasions sarrasines, de la vie précaire que menaient les pauvres vivants du moyen âge. Elle se dresse avec ses tours et son clocher qui dominent, comme des tronçons de mâts gigantesques, la masse des maisons groupées autour d’elle; et le village, coupé, à mi-hauteur des maisons basses, par la ligne de l’horizon de mer, semble, dans les sables onduleux, flotter à la dérive, vaisseau fantôme,—comme jadis la barque des pauvres saintes,—et s’échouer enfin dans la désolation du désert.