Dans cette Camargue, tout est bizarre. Il y a là des eaux comme celles du vaste étang central, le Vaccarès, au milieu desquelles on peut patauger de pied ferme; des terres sous lesquelles le piéton s’enfonce, enlisé, noyé. Tout trompe aisément ici. Ces limons verdissants que vous prendriez pour des prairies,—prenez garde,—on s’y noie; ces vastes étendues d’eau qui vous paraissent de petites mers,—repassez demain: évaporées, elles n’auront laissé qu’un miroir de sel blanc qui craque sous les pieds. Ici, vous voyez l’eau tranquille, mais profonde? des arbres au bord? Eh bien, non, vous pouvez courir à cette eau: c’est la terre ferme; le mirage seul a créé ces arbres, comme il vous a montré tout proche et de très haute taille ce petit enfant qui passe à une lieue de là . Pays de visions, de songes et de rudes travaux. Pays de sédentaires qui s’agitent sur un vaste espace au bord des eaux infinies, dans les infinies variations du mirage, des rayons, des reflets et des couleurs. Pays de fièvre, où des hommes forts terrassent journellement des bÅ“ufs en fureur. Pays de départ, puisqu’il est aux confins d’une terre à peine habitée, au bord de cette grande voie bleue et blanchissante, la mer; au point même où le Rhône, venu des montagnes, part pour son grand voyage dans les eaux sans fond, où le soleil le reprendra pour le rendre à ses sources. Pays imposant où l’on sent à la fois la fin de tant de choses, du grand fleuve créateur de villes, de la grande Foi, expirante aussi, qui vient finir dans les sables, en battant de ses derniers flots une pauvre église à créneaux, parmi les chants, mêlés de plaintes, d’un peuple d’agonisants.
La cérémonie du 24 mai, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, est à coup sûr un des spectacles les plus barbares auxquels il puisse être donné à un homme moderne d’assister encore.
Depuis que la science a conquis les esprits, la foi même des derniers croyants s’est transformée. Les plus convaincus savent pertinemment que Dieu peut se manifester quand et comme il lui plaît, mais ils savent aussi qu’il ne lui plaît jamais, en nos temps positifs, de modifier la marche des grands rouages de sa création, non pas même pour l’humble plaisir de se prouver à sa créature. La Foi des civilisés n’attend plus rien du ciel en ce monde.
Le 24 mai, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, c’est le rendez-vous des derniers barbares de la Foi.
Ceux qui viennent demander aux saintes la santé du corps et du cœur, sont des êtres bruts, d’une foi vierge. Ils croient, voilà tout. Un cri, une prière, et, en réponse, les saintes peuvent leur donner ce qu’ils n’ont pas: les yeux, les jambes, les bras, la vie! Et ils leur demandent le miracle aussi simplement qu’un condamné implore sa grâce du chef de l’État. Qu’ils soient exaucés, cela est aussi possible, presque plus probable, car les saintes ont plus de pitié. Les quelques milliers de croyants, longtemps les mêmes, qui chaque année visitent les Saintes, ont vu chaque fois un ou deux miracles... Ils ont vu, quand le prêtre sortant de l’église, suivi d’une procession, étend vers la mer le «Bras d’argent» qui contient des reliques... ils ont vu la mer reculer! Cela tous les ans. Songez alors de quelle force ils viennent importuner les saintes, à qui tant coûte si peu! de quel élan ils accourent! de quel soupir leur âme s’élance! de quel hurlement ils implorent! de quelle ferveur ils élèvent leurs regards, tendent leur cou, tendent leurs mains. Le tout en vain.... Les dernières attitudes de la grande douleur vainement suppliante sont là , au bout de ce désert de France, entre les bras de ce fleuve qui meurt, au bord de cette mer qui ronge cette île, sous la voûte de cette église si blanche au dehors, toute noire au dedans, où chaque main tient un cierge, vacillant comme une étoile de misère humaine, qui brûle pour Dieu, graisse les doigts et coûte cinq sous à des mendiants qu’un petit sou réjouirait.
Tout ce pays semble à la fois un chemin d’exil et un lieu de refuge farouche. Aussi les bohémiens l’aimaient-ils. C’est un des principaux carrefours de leurs voies entre-croisées qui enveloppent le monde; c’est une des patries préférées de la race sans patrie.
Et, chaque année, les gypsies viennent en Camargue jouir du droit très ancien qu’ils ont d’occuper, sous le chœur de l’église, une crypte noire, ou chapelle basse, consacrée à sainte Sare, l’Égyptienne.
Dans ce caveau, on peut les voir accroupis au pied d’un autel chargé d’une petite châsse, crasseuse de baisers,—celle de sainte Sare,—tandis que là -haut, dans l’église, les grandes châsses, celles des deux Maries, descendent de la voûte au milieu des prières vociférées.
Ils sont là , dans la crypte, les bohémiens, assis sur leurs talons, têtes crépues, lèvres ardentes, suant à grosses gouttes au milieu de centaines de cierges qui suent leur suif et chauffent ce four, maniant des chapelets gras, exhalant une odeur de fauves dans leur tanière, poussant de temps à autre un rauque appel adressé à sainte Sare, mêlant un sourire de crime méditatif à une grimace de remords peut-être sincère, enviant les sous, volant les mouchoirs, grattant les plaies, grouillant dans un fumier mystérieux où l’on sent fleurir malgré tout je ne sais quel lis mystique, l’aspiration involontaire de l’abjection vers la pureté.
Cette année-là , aux Saintes, dès les premiers jours de mai, la bande des bohémiens avait amené avec elle une jeune femme qu’ils appelaient leur «Reine».