Cette «Reine», en attendant le jour prochain de la fête, passait une partie de son temps assise sur le banc de bois, sous le dais d’ajoncs que les douaniers ont installé devant le village, entre deux tamaris, sur la dune, et elle regardait la mer.
Elle s’appelait Zinzara.
Ses cheveux d’un noir dur, crespelés, se massaient, lourdement tordus, sur le sommet de sa tête. Deux lambeaux un peu lâches avançaient sur ses tempes, creux par-dessous, pleins d’ombre. Ses yeux de flamme noire luisaient sous l’arc du sourcil bien peint. Un cercle de cuivre d’où pendaient des sequins était posé sur son front, un peu de côté, en manière de couronne.
Les étoffes éclatantes dont elle affublait son buste accusaient sa poitrine énergique, ses hanches qui ondoyaient à chaque pas; et la loque qui formait sa jupe avait de beaux plis au bas desquels son pied avançait, nu, brillanté de sable.
Le soir la surprenait sur son banc, sous les ajoncs, devant la mer. Le soleil jaunissait, puis rougissait les vagues et les sables. Le vent de nuit faisait frissonner les enganes et les écumes.... Lentement, la bohémienne tirait un mouchoir de couleur retenu à sa ceinture, et l’arrangeait sur sa tête.—Elle l’appliquait contre sa face pour en nouer les bouts derrière son chignon, le relevait ensuite, le rejetait par-dessus sa tête, sur son dos.... Alors, appliqué en coiffe sur la tête qu’il enveloppait, il encadrait le visage, à grands plis larges et rigides, retombant de chaque côté,—et, l’Égyptiaque, ses mains à plat sur ses genoux, l’œil fixé vers le large, au bout de ce désert de sable, ressemblait à je ne sais quelle figure d’Isis, tandis qu’au-dessus d’elle un vol de flamants roses, ou quelque ibis solitaire, parlait, en cris hiéroglyphiques, aux sables de Camargue et aux roseaux du Rhône, des sables de la Lybie et des lotus du Nil.
III
Jacques Renaud, le fiancé de Livette, était, dans cet étrange pays camarguais, «gardian» de taureaux et de chevaux, sur le domaine du Château d’Avignon.
Les «manades», ou troupeaux de Camargue, vivent en liberté, taureaux et cavales, dans la vaste lande, sautant les fossés, pataugeant dans les marais, mâchant les herbes amères, buvant au Rhône, galopant, bondissant, se vautrant, hennissant et meuglant vers le soleil ou vers les mirages, secouant à grands coups de queue les nuées de «mouïssales» attachées à leurs flancs, puis se couchant par groupes au bord des marais, les genoux repliés sous les lourds poitrails, las et somnolents, leurs yeux pleins de rêve vaguement fixés sur les horizons.
Les gardians, à cheval, les laissent libres, mais surveillent leur liberté; puis, selon les jours et les pâturages, courent aux manades, les maintiennent, les rassemblent, les dirigent.
De loin, ils apparaissent parfois, immobiles sur leurs chevaux blancs, la pique appuyée à l’étrier fermé, bien droits sur la selle à la «gardiane», comme des chevaliers du moyen âge qui attendent, pour entrer dans la lice, la sonnerie du héraut.