Aux taches livides, de couleur triste, qui tigraient certaines de ces grosses anguilles, Renaud reconnut des murènes, ouvrant une bouche vorace, armée de dents affilées.

—Comme tout ça bouge, tu vois! dit Marius.

A ce moment, comme pour lui donner raison, un gros poisson plat, bondissant hors d’un baquet, tomba à terre.

Du fer de son trident, le gardian à cheval le cloua sur le sol pour l’empêcher de sauter au fossé plein d’eau, qui longeait la route....

—Tiens! dit-il étonné, n’est-ce pas une torpille? Quand je la pêche avec la «fouine», qui est une lance plus longue que mon trident, elle me donne alors une secousse que je n’ai pas sentie aujourd’hui?

—C’est qu’alors, dit Marius en riant, la torpille est dans l’eau et ta fouine est mouillée. Mais, ajouta-t-il, laisse la bête à terre. Ça ne vaut pas grand’chose. Les serpents s’en régaleront.

Là -dessus, cavalier et charretier pêcheur, chacun tira de son côté.

Et la pensée du gardian allait de la torpille et de la murène aux gymnotes d’Amérique, dont lui avaient parlé de vieux marins. On lui avait dit qu’électriques comme la torpille, mais semblables au congre pour la forme, les gymnotes peuvent, d’une décharge foudroyante, tuer un cheval; car afin de leur faire épuiser leur provision de forces, et de les prendre ainsi sans danger, on pousse dans l’eau, contre elles, des chevaux sauvages qui reçoivent les premières secousses et qui en meurent quelquefois.

Et Renaud, tout en continuant sa route vers les Saintes, confusément rêvait aux miracles de la vie, que rien n’explique.

XII