Il ne se trompait pas. Rampal, en effet, se méfiait un peu de cette cachette, trop connue, pensait-il, et où on pouvait le traquer. Il gîtait souvent aux environs, prêt à se réfugier dans cette impasse, si cela devenait nécessaire, mais il aimait mieux, en attendant, se sentir libre, avec beaucoup d’espace ouvert tout autour de lui.
Renaud remonta sur Leprince et, une heure après, repassa le Rhône. Le soir, il coucha dans une de ces grandes cabanes qui sont des étables, des «jass» d’hiver, pour les troupeaux de cavales, en ces mois où le temps est si mauvais que les taureaux ne trouvent pâture qu’en brisant la glace à coups de cornes.
Et le lendemain, une heure avant midi, il apercevait là -bas, devant lui, l’église des Saintes découpée comme un haut navire sur le bleu de la grande mer.
De petits martinets noirs tournoyaient à l’entour, mêlés par hasard à un vol de grands goélands aux ailes arrondies.
Une charrette venait lentement sur le chemin de sable.
—Bonjour, Renaud.
—Bonjour, Marius. Où vas-tu?
—Porter des poissons en Arles.
Ce Marius souleva des branchages qui semblaient charger son char et qui faisaient de l’ombre sur une douzaine de baquets et de paniers. Tout aise de sa cargaison, il écarta la bâche qui, sous les branchages, recouvrait son trésor. Baquets et paniers étaient, jusqu’au bord, emplis de poissons pêchés aux étangs et à la mer. Il y avait des sars, des muges, des dorades, vivants encore, prismes animés, les ouïes et les bouches ouvertes comme des fleurs marines rougeoyantes au milieu des bleus sombres, des verts glauques, des ors humides. Il y avait des anguilles énormes, la plupart prises aux roubines de Camargue, véritables viviers de réserve.
Ces congres visqueux, sombres, glissaient les uns dans les autres, composant et décomposant sans fin les nœuds coulants de leurs corps serpentins.