Beaucoup de ces canéous portent des fleurs d’un blanc violacé. Étagées le long de ces hampes, on les prendrait pour des fleurs de grande mauve. Ces roseaux à grandes corolles éveillent l’idée de thyrses antiques, qui auraient été fichés là debout, dans la terre humide, par des bacchantes, en train maintenant de dormir quelque part, à l’ombre des tamaris, ou de se livrer aux centaures. Ils font songer aussi au bâton de la légende qui, planté en terre, se couvre aussitôt de fleurs et commande par là les épousailles.
Ces thyrses du marécage sont des roseaux escaladés par des liserons. Le convolvulus s’attache au roseau, y enroule ses festons, s’élève en spirale autour de lui, cherche la lumière à sa cime et jette, tout le long de la tige qui murmure, une harmonie de couleur éclatante.
Les jeunes feuilles aiguës des roseaux se dressaient en fer de lance. Les vieilles, cassées, retombaient à angles droits. Quant aux tamaris, le fin feuillage grêle en est comme un nuage transparent, et leurs petites fleurs rosées, en épis, trop lourdes, surtout avant d’être écloses, font pencher de tous côtés les panaches flexibles de l’arbre arrondi.
A travers tamaris et roseaux, Renaud cherchait à voir la cabane qu’il connaissait et dont, la veille au soir, lui avait parlé Audiffret. Mais à peine pouvait-il distinguer la petite croix inclinée que portent sur l’arête de leur toit, à l’extrémité même, les cabanes camarguaises, faites de madriers, de planches, de boue grisâtre (tape) et de paille. La cabane était tout entière visible autrefois de l’endroit où il se trouvait, mais les roseaux, sur l’îlot où elle est construite, avaient poussé si dru qu’ils la cachaient maintenant. Le sentier qui y conduisait était d’ailleurs sur le bord opposé. Il dut faire un grand détour pour y parvenir, ce marais de la cabane étant de forme très capricieuse.
Du sud, il avait passé au nord de la cabane. Ce n’est plus la trantaïère qu’il avait devant lui, mais, sous l’eau où foisonnaient les siagnes, les triangles et les ajoncs, la gargate, la fange où, brusquement, qui s’avance enfonce.
Il y a bien d’autres dangers dans les marais maudits. Il y a les lorons, sortes de puits sans fond, ouverts çà et là sous les eaux, et dont il faut connaître l’emplacement. Aigues et taures les connaissent très bien, savent les fuir, et pourtant, des fois, plus d’une y tombe, plus d’un homme aussi. Qui y tombe y reste. Pas de raisonnements, mon homme! Tu y es, adieu!
Les gardians vous diront, et c’est la vérité, que de chaque loron sort une petite fumée tournoyante, à laquelle on reconnaît ces bouches d’enfer. Cent lorons, cent fumées. Voilà , mes amis, de quoi rêver, n’est-ce pas, quand la fièvre maligne, sortie des marais, vous jette sur le flanc!
Renaud voulait savoir si Rampal habitait la cabane, mais non pas l’y attaquer, car l’endroit est traître. «S’il y est, il sortira un moment ou l’autre.... Je l’attendrai en terre ferme.... Ah! voici le sentier!...»
Le sentier serpentait, caché sous une nappe d’eau peu profonde. C’était un empierrement étroit, mais très ferme, dont le bord droit était marqué, jusqu’à la cabane, par quelques pieux émergeant à fleur d’eau, et peu éloignés l’un de l’autre.
Renaud mit pied à terre, et, tenant son cheval par la bride, chercha le premier de ces pieux. Bien qu’il en sût la position, il fut quelque temps à le retrouver. Du bout de son trident, il écartait les herbes, et quand le piquet fut reconnu, il tâta le chemin solide dont il mesura la largeur. Courbé, il regarda très longtemps, très attentivement, les herbes, les roseaux dont les tiges se touchaient par endroits au-dessus du passage secret, et, quand il se releva, il avait jugé à coup sûr que le passage, depuis quelque temps, n’avait pas servi.