La Camargue a les salicornes, les graminées, les plantains et les bardanes, en touffes minces, séparés par des intervalles sablonneux; elle a les gapillons, qui sont les joncs verts évasés en bouquets, aux mille pointes sèches plus fines que des aiguilles; çà et là , les tamaris, et, au bord des deux Rhônes, les ormeaux tant de fois taillés et retaillés, par le besoin de leur prendre du bois à brûler, qu’ils ressemblent à de grosses chenilles droites sur leur queue, hérissant leurs poils courts.
La Crau est en terrains nus et en bruyères. C’est, à vrai dire, un champ de cailloux. Ils sont venus, dit-on, du mont Blanc, tous ces cailloux qui maintenant dorment ici. Rhône et Durance les ont charriés, puis ont changé de lit, après avoir joûté ensemble sur ce vaste espace au pied des Alpilles. De dessous les cailloux de Crau, en mai, sort une herbe fine et rare, paturin ou chiendent. Du bout de leur museau, les brebis poussent la pierre, broutent la petite herbe pendant que le berger, dans le vent et le soleil, rêve....
Mais cette Crau des cailloux est plus loin, au delà de l’étang de Ligagnou, qui longe le fleuve. Ici, dans la Crau des bords du Rhône, on est en plein dans les marais, desséchés presque entièrement une grande partie de l’année,—mais perfides quelques-uns, et qu’il faut bien connaître.
Renaud remonta vers le nord-est, et, au quartier du mas d’Icard, il fut arrivé bientôt.
Renaud venait de s’arrêter.
—Où est-elle donc, la cachette? murmurait-il.
Et de tous ses yeux, il s’efforçait de percer le fouillis d’ajoncs, de siagnes, massètes, carex et scirpes, qui jaillissait là -bas du fond d’un marécage, au beau mitan. Ce marais ne semble pas, non, plus inquiétant qu’un autre, mais les taures et les cavales le redoutent, et, soigneusement, l’évitent.
A la surface du marécage, s’étalait comme une épaisse croûte de verdure moisie. Ce n’était pourtant pas cette lèpre, faite de lentilles d’eau, qui dort sur les mares. C’était comme un feutrage composé d’ajoncs morts, de racines, d’herbages entrelacés, et cela faisait à l’eau une surface solide et mobile, ondulante sous les pieds qui s’y aventurent, prête à les porter et prête à crever.
Cette croûte (la trantaïère), lézardée çà et là , laissait voir, par les lézardes, une eau sombre comme la nuit, dont la surface, piquée de menus reflets, étincelait comme une glace en verre noir.
Sur les bords, autour de quelques tamaris, poussaient drus, pressés, innombrables, des roseaux et encore des roseaux, toujours froissés entre eux, et sans cesse frôlés, avec un bruit de papyrus, par l’aile sèche des libellules à tête de monstre.