Le verre de Renaud, qui sait? ce verre si cassant, où il a bu le meilleur vin de sa jeunesse, peut-être restera plein pendant des siècles, tout plein des sables et des eaux du Rhône, et peut-être que,—dans des siècles,—d’autres jeunesses y retrouveront la même joie. Car tout se recommence.
Ainsi vagabondait la pensée du vagabond, de fil en aiguille, de vigne en verre. Ah! son verre, lancé dans le Rhône! Il y revenait encore, à ce souvenir d’une ivresse. Il lui semblait maintenant qu’en le jetant ainsi au fleuve, un jour de mariage, il s’était à lui-même prédit son destin, et que lui, le fiancé de Livette, il ne se marierait jamais! Au verre jeté il ne boirait plus.
L’impression de joie première qui lui était venue avec la nouveauté du matin était déjà passée; il s’attristait déjà de nouveau, à mesure que le jour perdait son charme gai de chose commençante.
Et, ainsi rêvant, Renaud coupait à travers les marécages, Leprince pataugeant dans l’eau jusqu’aux jarrets.
Oui, mes amis, il pardonnait à la vigne,—ce Renaud,—d’envahir la Camargue. D’ailleurs, après les vendanges faites, n’est-ce pas pour les taureaux un excellent pâturage que les champs de vignes rouges et blancs? Car il y en a de tout rouges, à l’automne, et de tout blancs aussi, ou du moins d’un jaune clair doré,—comme si les pampres, sous les grands soleils couchants, s’amusaient à se répéter les deux couleurs du vin.
N’a rien vu qui n’a pas vu les rayons d’un soleil couchant, en novembre, jaunes comme l’or, rouges comme le sang, s’étaler sur un champ de pampres rougis, sur un champ de pampres jaunis, étalés eux-mêmes à perte de vue....
Du reste, n’est-elle pas la patrie des lambrusques, cette Camargue? La lambrusque, c’est la vigne sauvage, camarguaise, différente de nos vignes cultivées en ce que le mâle et la femelle sont sur des plants séparés. Les raisins qui chargent les lambrusques femelles font un vin un peu âpre, mais bon, et les sarments de cette vigne sont, à la main, de légers et vigoureux bâtons.
Arrivé au Grand Pâtis, Renaud traversa le Rhône à cheval, en trois fois, allant de terre camarguaise à l’île du Mouton; de l’île du Mouton à l’île Saint-Pierre, et de l’île Saint-Pierre en terre ferme.
Il était maintenant dans les marais de la Crau, de cette Crau qui s’ajoute, désert de cailloux, à la Camargue, désert de limon.
Ces deux steppes très différents joignent, pour le regard, leurs étendues par-dessus le Rhône. D’Aigues-Mortes à l’étang de Berre, il y a, mes amis, un joli coup d’œil de «planure», et l’aigle de mer a beau faire, il y a pour lui, en belle ligne droite, vingt bonnes lieues à voler, les ailes toutes larges! Et c’est là le royaume du roi Renaud.