Un frisson courait sur les eaux, les herbes, et sentait le sel. L’aurore éclatait maintenant. Encore une minute, et le soleil allait paraître, jeter sur la plaine son filet horizontal aux mailles d’or. Il parut. Les murmures devinrent des bruits: les reflets, des resplendissements; les réveils, des activités.

La pique à l’étrier, appuyant son front lourd sur le bras qui la tenait, Renaud qui fermait les yeux, au bercement du cheval, les rouvrit tout à coup, et promena autour de lui le regard d’un roi joyeux.

Il s’arrêta un moment à contempler un attelage de plusieurs chevaux qui tiraient une grande charrue et faisaient d’un mauvais champ pierreux un terrain défoncé à planter de la vigne.

Le phylloxera, qui a fait tant de mal à des pays riches et sains, est, pour la Camargue, une occasion nouvelle de combattre la fièvre et de gagner du terrain sur le marécage. Les sables sont, en effet, favorables à la vigne, défavorables à l’insecte parasite, et ce pays de l’eau deviendra lentement, s’il plaît à Dieu, un vrai pays de vin!

Et Renaud regardait le laboureur avec un sentiment de joie, à cette idée de l’enrichissement de son pays par le travail; et avec un confus sentiment de regret, car il préférait que sa lande restât sauvage, libre, inculte. L’idée d’une plaine cultivée de bout en bout, où nulle place n’est laissée au pas capricieux des chevaux telle que Dieu l’a faite,—cette idée l’attristait.

Il se disait toujours, en passant devant les campagnes civilisées:

«Non, là , en vérité, on ne peut ni vivre ni mourir.»

Les champs de blé ou d’avoine, même dans la saison d’été, lorsqu’ils sont d’un si beau roux, si pareils à la terre surchauffée, si semblables aux eaux limoneuses et rayonnantes du Rhône,—ne l’enchantaient pas. Ils lui donnaient l’impression d’un obstacle devant lequel il fallait détourner la course de son cheval, et Renaud ne connaissait d’obstacle respectable—que la mer!

Il pardonnait davantage à la vigne parce qu’il lui semblait qu’il y avait une gloire pour son pays à produire du vin, à l’heure où les autres terres de France n’en pouvaient plus donner. Et puis, le Rhône, le mistral, les chevaux, les taureaux, le vin, tout cela lui paraissait aller bien ensemble, comme des choses de vigueur et de fête, de courage et de joie. Ils savent boire, allez, ceux de Saint-Gilles, et ceux d’Arles, et ceux d’Avignon. Dans l’île de la Barthelasse, au milieu du Rhône, devant Avignon, Renaud avait été de noce une fois et là , il avait goûté d’un vin rouge dont il voyait encore la couleur! C’était un vieux vin du Rhône, lui avait-on dit, et il se rappelait que, pour faire honneur à ce vin en même temps qu’à la mariée, il avait, ayant la tête un peu échauffée, jeté solennellement, après la dernière rasade, son verre en forme de coupe au fond du Rhône. Il y a comme cela, au fond du Rhône, des coupes mortes, mais non pas brisées, où la joie, hier encore, a été bue. A travers l’eau, en se balançant avec lenteur, elles sont descendues sur un fond de sable....

Là elles dorment, recouvertes de limon, et dans deux, trois mille ans, qui sait? les vieux savants d’alors les découvriront comme aujourd’hui on découvre, à Trinquetaille, des amphores de terre cuite, et, auprès des amphores, quelquefois une urne de verre où chatoient, dès qu’on la déshabille de sa robe de poussière, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.