Et lorsqu’elle suit d’un long regard méchant, au seuil de quelque château, une jeune mère qui, en l’apercevant, fait rentrer bien vite son petit enfant, voici les pensées que roule en sa tête la Zinzara: «Les secrets, songe-t-elle, que savent nos voïvodes, nos ducs, nos princes et nos rois, peuvent faire trembler sur leur base toutes vos cités, vos trônes et vos églises, car pourquoi la misère, la douleur et la mort? L’heure viendra—nous l’attendons—où vos peuples seront dispersés au vent des colères, à moins que les mages qui nous ont maudits deviennent vos maîtres,—mais vous êtes pour cela trop loin de leur sagesse! Vous serez à nous.
«En attendant, malheur à ceux d’entre vous que nous trouvons seuls! Nous les regardons fixement, et l’âme du mal fait le reste!...»
Et voici ce qu’en arrivant près du campement des bohémiens vit la petite Livette.
Ils étaient là toute une tribu. Leurs voitures, nombreuses, étaient de différentes grandeurs, la plupart construites en forme de maisonnettes oblongues, assez semblables, avec leurs petites fenêtres, aux arches de Noé qu’on fabrique pour les enfants en Allemagne. Les bohémiens avaient aligné leurs voitures côte à côte, à la file, faisant face chacune à une maison du village. La file des maisons roulantes formait ainsi, avec les maisons bâties du village, une véritable rue tournante qui, prolongée, eût entouré les Saintes-Maries comme une ceinture. Ainsi, pour le temps de leur séjour, les zinganes pouvaient avoir l’illusion d’être fixés là , d’être des Saintins, l’un établi en face du boulanger, l’autre en face du cabaretier, mais nul n’oubliait que les maisons bohèmes restent posées sur des roues qui tournent et peuvent faire le tour du monde. «Je plains l’arbre, dit le zangui, il me regarde passer avec envie.... Il est jaloux des pieds de mon âne.» La plupart des voitures étaient rapiécées avec des planchettes multicolores, ramassées, volées un peu partout.
Les voitures des bohémiens étaient établies à la vérité, sur le derrière des maisons du village, en sorte que les habitants de ces maisons, le cabaretier ou le boulanger, occupés sur le devant de leur boutique, pouvaient sans affectation ne pas trop paraître dans la rue zingane.
Les zangui seuls y grouillaient donc à l’aise. Ne demeurant guère à l’intérieur des voitures que lorsqu’ils sont en route et fatigués ou malades, ils passaient leurs journées au plein air, assis dans la poussière, ou sur les degrés des petites échelles qu’ils abaissent du seuil de leurs portes jusqu’à terre; ou bien ils restaient de longues heures couchés sous les charrettes à l’ombre,—fumant des pipes et rêvant.
Pour l’instant, dans la lumière du matin, un certain nombre de femmes çà et là se livraient à la même occupation: chacune d’elles, avec des gestes de singe, cherchait la vermine parmi les cheveux crépus d’un de ses enfants, qu’elle maintenait dans l’étau serré de ses genoux.
Le petit, de temps à autre, poussait un hurlement, quand la mère tirait par mégarde ou arrachait un de ses cheveux, durs et noirs comme du charbon. Il avait alors, pour s’échapper, un ondulement sournois, mais l’étau des genoux le pressait, brusquement resserré, et c’étaient, çà et là , des piaillements de cochons de lait qui ne veulent pas être saignés. Alors les taloches de pleuvoir et les cris de redoubler. Puis tout à coup le plus pleurard de ces gamins cessait de crier, pour suivre, avec un intérêt subit, l’apparition d’une poule du voisinage ou les ébats de quelque chien de chasse égaré par là et bon à chiper.
Quant aux mères, elles accomplissaient leur besogne matinale d’un air automatique qui, très clairement, signifiait: «Ce que nous tentons là est tout à fait inutile, car la vermine pullule et toujours pullulera; mais il faut bien faire quelque chose. C’est toujours un bon moment d’occupé; et puis, sous l’œil des civilisés, cela nous donne une excellente contenance. On voit que nous sommes propres.»
—Achète-moi mon chien, disait l’une d’elles d’un air narquois à un villageois ahuri. Tu seras content de sa fidélité. Il est si fidèle, si fidèle! que j’ai pu le vendre quatre fois.... Il revient toujours!