Toutes ces femmes à peau fauve, bistrée et même noirâtre, avaient des cheveux d’un noir singulier, mat, d’un noir de charbon.—Les unes les portaient relevés en lourd paquet tordu sur le sommet de la tête. Plusieurs, toutes jeunes, les laissaient pendre en longs serpents sinueux sur leur poitrine et sur leur dos. Les yeux aussi étaient d’un noir singulier, très luisant, pareil au noir d’un velours vu sous du verre. La vie y éclatait sourdement, sans expression déterminée. Quelques mères vaquaient à leurs affaires tout en gardant sur leur dos leur nourrisson enveloppé dans une toile qu’elles portaient en bandoulière et dont les bouts nouaient sur leur épaule. La tête du petit sommeillait pendante, ballottée à tout mouvement.
Le rouge, l’orangé, le bleu, dominaient dans leurs haillons, mais ternis, fanés, noyés sous les épaisseurs de poussière sale;—un Orient enfumé.
Beaucoup de ces femmes tenaient entre les dents une pipe courte. Les hommes étendus çà et là , accoudés à terre, fumaient presque tous, placides, leur œil de sylvain fixé devant eux dans le vague. Ils avaient, sous leurs loques, de grands airs de fierté. Quelques-uns dormaient sous les cabanes roulantes.
La file des voitures qui longeait le village était encore dans l’ombre, mais, en tête de la file, le soleil frappait la première de ces cabanes qui dépassait, un peu isolée, la ligne des maisons. Cette première voiture, mieux peinte et plus soignée que les autres, était celle de Zinzara, et, devant, au soleil, quelques Saintins s’étaient rassemblés, attirés par les sons du tambour et de la flûte.
Livette, en approchant du groupe, ne se doutait guère qu’en face de la voiture, dans la maison du cabaretier, derrière le rideau d’une fenêtre du premier étage, s’était posté Renaud, pour voir, de là , à son aise, la bohémienne qui jouait de la flûte et qui, en même temps, dansait, pieds nus et bras nus.
La flûte, une flûte double, aux deux tuyaux légèrement écartés, Zinzara la tenait avec beaucoup de grâce, et, les joues légèrement gonflées, elle y soufflait en soulevant tour à tour et abaissant les doigts, au gré d’un air bizarre, tantôt lent, tantôt furieusement saccadé. Et elle avait la tête rejetée en arrière,—en sorte qu’elle paraissait plus fière et plus agressive que jamais.
Tout en jouant de la flûte, Zinzara dansait une danse mystérieuse comme elle. Ses pieds nus ne faisaient guère que marquer sur place un rythme lent. Sa danse n’était pour ainsi dire qu’un jeu d’attitudes. Elle variait en cadence les ondulations de tout son corps qui, très flexible et vigoureux, s’accusait, à chaque mouvement, sous les étoffes molles. Quand le rythme se faisait rapide, elle piétinait vivement, sur place toujours, comme en hâte d’arriver à un rendez-vous d’amoureux, où recommençaient des langueurs.
Assis à quelques pas de la danseuse, un jeune bohème, au regard noir et vague, frappait du poing, en songeant à autre chose, sur un large tambour de basque, autour duquel tressautaient diverses amulettes suspendues, scarabées d’Égypte, coquilles de nacre, bagues, larges anneaux d’oreilles.
Et le tambour semblait dire à la flûte double: «Sois tranquille: le mâle veille. Je suis là , père ou fiancé, moi, le mâle à la voix forte, et tu peux chanter en liberté ta joie et ta peine, nul ne te troublera: je veille! et c’est pour toi que bat mon cœur, dans ma poitrine large et bien sonore.»
Mais dans les sons du tambour de basque, la bohémienne, elle, entendait de tout autres choses; et, souriante, soufflant dans sa flûte aux deux tuyaux écartés, abaissant et relevant sur les trous ses doigts légers, Zinzara, attirante pour tous, serrée dans ses haillons souples, qui, plaqués sur elle, moulaient tour à tour ses hanches ou sa poitrine;—montrant, sous ses jupes relevées et accrochées à la ceinture, ses mollets nus, de couleur fauve,—Zinzara semblait ne pas voir les spectateurs.