Vingt à trente personnes la regardaient, et elle semblait danser pour elle-même, mais son œil de sorcière suivait, sans en avoir l’air, les moindres mouvements de la tête de Renaud, apparue parfois tout entière dans l’écartement des rideaux de serge, à carreaux rouges, derrière les vitres du cabaret, là , sous le rebord du toit de la maison d’en face.
Quant elle vit venir Livette, la danseuse eut un battement de pieds très vif comme irrité, et de la flûte s’échappa un cri, un cri de guerre, aigu, prolongé, pareil au crissement d’une étoffe de soie rapidement déchirée.
Livette involontairement en tressaillit et, se mêlant au groupe accru de minute en minute, elle regarda.
Zinzara fit un signe et prononça, entre deux temps très forts, une parole gutturale, bizarre, qui était un ordre précis, car un enfant tzigane, qui s’était approché d’elle depuis un moment, se glissa sous la voiture, d’où il ressortit armé d’une longue baguette blanche, avec laquelle il fit signe aux assistants d’avoir à se reculer un peu. Puis, il se plaça en face de Zinzara, au milieu du premier rang des spectateurs, et se retournant vers eux, il leur recommanda le silence, en mettant un doigt sur la bouche. Un mot d’ordre circula, et les assistants, plus silencieux, comprirent que quelque chose allait se passer.
La danse avait fini. Le tambour cessa de résonner à temps égaux. La flûte seule, entre les mains de Zinzara, dont les doigts remuaient lentement, chantait. C’était à présent une voix cristalline, menue comme le prolongement du son d’une goutte d’eau tombant au fond d’une vasque; c’était un appel très doux, insinuant, mélancolique, comme aussi serait le prolongement de l’appel du crapaud, la nuit, au bord d’une mare, dans l’écho d’une vallée rocheuse.
Et, du bout de sa baguette, le petit enfant désigna à l’un des spectateurs quelque chose qui, à terre, sous la voiture, rampait, s’approchant. C’était un serpent, mignon, strié de jaune et de rouge, qui arrivait, attentif au son de la flûte. Un autre suivit, et bientôt il y en eut plusieurs; il y en eut cinq.
Arrivés devant la musicienne, entre elle et l’enfant à la baguette, ils dressèrent leur tête, la balancèrent lentement d’abord, puis plus vite, accompagnés par le rythme de la flûte.... Les serpents dansaient, et, en sa pensée, chaque spectateur, malgré lui, comparait leur danse à celle qu’il avait vue tout à l’heure, à celle de la femme. C’étaient les mêmes ondulements, les mêmes grâces malignes, et chacun éprouvait, à ce spectacle, une inquiétude.
Livette, surprise, troublée d’une émotion singulière, croyait rêver. Ce qu’elle voyait, s’accordait étrangement, tristement, à l’état de son cœur. Elle n’en connaissait pas le rapport secret, profond, avec sa destinée, mais elle en subissait la tristesse maléfique. Le regard de Zinzara, par instants, passait sur la fille et ne s’y arrêtait pas. Au sujet de sa propre influence, Zinzara savait... ce qu’elle savait.
Fins, fins comme de la soie filée, les sons de la flûte se firent très fins, ténus comme des fils qui allèrent s’enrouler au col des petits serpents, et les petits serpents se mirent à suivre les sons de la flûte, qui les attiraient. Zinzara marchait à reculons. Les petits serpents la suivaient comme s’ils eussent été attachés par les fils soyeux qui étaient les sons de la flûte. La tzigane s’arrêta, et les sons s’accourcirent, en quelque sorte, comme des fils qu’on enroule autour d’une bobine.... Alors les serpents se rapprochèrent de la magicienne, et Zinzara, avec lenteur, s’étant accroupie, et, ayant abaissé jusqu’à eux ses mains qui tenaient toujours sa flûte toujours résonnante, les petits serpents s’enroulèrent à ses bras nus. De là l’un d’eux monta se nouer autour du cou, laissant pendre sur la poitrine bombée de la sorcière sa petite tête balancée, la bouche ouverte, la langue vibrante. Et deux autres, quand elle se releva, furent aperçus noués à ses chevilles, au-dessus de ses anneaux de jambes. Alors elle posa sa flûte et se mit à rire. Son rire découvrit ses dents, bien rangées, très blanches.
—A présent, dit-elle, à qui me donnera la main, je dirai la bonne aventure!