En passant près du mas Neuf, à une demi-lieue des Saintes, Rampal, qui ne possédait au monde que sa selle, et qui, n’étant à cette époque qu’un gardian sans place, n’avait pas de trident, en avait vu un laissé là , appuyé contre un figuier... et l’avait pris sans descendre de cheval, l’avait «emprunté sans rien dire», songeant que pour sa défense il en aurait sans doute besoin.
Maintenant, son nerf de bœuf dans la botte, la pique appuyée à l’étrier, courbé sur son cheval, il galopait à travers la plaine.
Renaud s’était trompé de route dans sa poursuite emportée. Peut-être la bohémienne en était-elle cause, car, malgré lui, pour rester sous son regard, Renaud avait piqué droit vers le Vaccarès, tandis que, tout bonnement, Rampal avait suivi la route d’Arles, ne rusant pas pour mieux ruser, se disant que Renaud à coup sûr se persuaderait qu’il avait gagné le milieu de l’île pour s’y réfugier dans quelque «jass» abandonné.
Renaud devina l’idée de Rampal.
Il gardera la route, se dit-il tout à coup, et, certain de cela, il tourna à gauche, et fila droit dans l’ouest. Rampal, ayant sur lui une avance d’une bonne lieue, arrêta son cheval, aux environs des Grandes-Cabanes, et, appuyé fortement sur sa lance piquée en terre, il mit, l’un après l’autre, ses pieds sur la croupe de son cheval immobile, et de là , durant quelques secondes, examina la plaine derrière lui....
Entre deux touffes de tamaris, il vit, comme un éclair ou comme un lapin qui «fuse» entre deux bouquets de thym, un cavalier.... Renaud, sûrement! Rampal comprit que Renaud, si c’était lui, rejoignait la route, et alors, il la quitta, et fit en sens inverse, le chemin parallèle à celui que faisait au loin son ennemi. Quand Renaud arriva sur la route, et se mit à la suivre, Rampal avait devant lui le Vaccarès, et tournant à gauche, se mettait à en suivre le bord. Il comptait passer le grand Rhône et gagner la cabane du Conscrit, au milieu de la «gargate», le gîte où il se promettait de trouver, dans les périls graves, un refuge suprême. Malheureusement pour lui, il avait été vu,—lorsque, debout sur son cheval, il guettait son homme,—par un pêcheur d’anguilles qui, accroupi au bord de la roubine, lançait à l’eau, au bout d’un roseau, une grappe de vers de terre enfilés et tout entortillés, au bout de la cordelette courte.
—N’avez-vous pas vu Rampal, compère? fit Renaud arrêtant net son cheval, dès qu’il aperçut le pêcheur qui était en train de changer de place.
—Tiens, le Roi! c’est toi qui le cherches? fit le pêcheur, un vieil homme. Il doit être à cette heure, s’il a gardé la route qu’il a prise pour t’échapper (car j’ai bien vu qu’il guettait quelqu’un derrière lui), il doit être maintenant au bord du Vaccarès, et, de là , s’il ne retourne pas aux Saintes, c’est qu’il remontera vers Notre-Dame-d’Amour.... Tu le prendras,—car ta bête est bonne,—entre le Vaccarès et la Grand’Mar.
Renaud était reparti comme avec des ailes.
Au bout d’une heure et demie d’une course folle (il avait su pourtant changer plusieurs fois, très sagement, d’allure), il s’arrêta, un peu découragé, puis, après une halte et un coup d’eau-de-vie bu à la gourde qui ne quittait jamais ses fontes, il reprit,—non sans avoir soigneusement laissé boire à son cheval une seule gorgée d’eau de la roubine,—sa course de rage.