Arrivé entre le marais de la Grand’Mar et le Vaccarès, il trouva, sous la conduite de Bernard (le jeune gardian qui était son aide), sa propre manade au repos.

Chevaux et taureaux marins, couchés, au bord du Vaccarès, se reposaient, immobiles, dans le rayonnement double du ciel et de l’eau, car l’heure allait vers midi et la lumière était éclatante.

Bernard, couché sur le dos, la tête sur sa selle, son chapeau sur les yeux, se reposait aussi, non loin de son cheval qui, entravé, apprenait l’amble.

Devant Renaud s’étendait le Vaccarès gris perle, luisant comme une immense table d’acier poli, au milieu de laquelle dormait un véritable îlot blanc de mouettes assises, immobiles.

Derrière lui, s’étendait une plaine d’un gris cendré, qu’on voyait, par places, aux endroits où ressort le sel en efflorescences cristallines, scintiller à travers un vaste réseau violâtre de saladelles en fleurs, car les saladelles s’étalent en larges touffes grêles, très ramifiées, sans feuillage, pointillées d’une multitude de fleurettes lilas, à travers lesquelles on aperçoit la terre.... Et plus bas commençaient les champs d’enganes, aux feuilles charnues, juteuses,—d’un beau vert de plante grasse, quand elles sont jeunes,—mais que la «marine» colore bientôt en rouge sanglant, en sorte que les plus vieilles, et les plus proches de la mer, sont les plus pourprées.

Çà et là , des tamaris, bas, rares, aux troncs noueux, bosselaient la plaine, avec leur feuillage léger que voilaient de rose doux leurs fleurettes en épis, mignonnettes, et pourtant lourdes au bout de leurs branches si flexibles.

Et, par vastes plaques, dans des fonds desséchés et craquelés, s’étalaient, bien verts, drus comme des moissons de bon blé, les siagnes, les triangles, les ajoncs, les apaïuns de toute espèce, les caneoùs, ces roseaux nains qui servent à faire des toitures et paillassons,—toutes sortes de tiges d’eau, bien droites, dont les bataillons rigides, moissonnés en été, s’échancrent, sous les faucilles, en larges demi-cercles. Au-dessus de ces étendues de verdure, bruissantes à la moindre brise, passaient quelques libellules à têtes monstrueuses, insectes-hirondelles, voraces mangeurs de moucherons. Elles tournaient, mêlées aux hirondelles, au-dessus des eaux d’où naissent les moustiques, et, dans les feuilles des roseaux, elles faisaient, lorsque s’y engageaient leurs ailes de mica transparent, aux nervures noires, un bruit métallique.

Renaud considérait ces choses familières et s’y oubliait. Une seconde, il se prit à croire qu’il gardait là sa manade, et qu’il n’avait rien autre à faire qu’à demeurer avec ses bêtes, perdu, comme elles, dans la contemplation tranquille, animale, du désert qui l’entourait. Il cessa d’aimer, de haïr, de désirer et de poursuivre.

Des ombres d’ailes passèrent à ses pieds. Il leva les yeux et vit, au-dessus de sa tête, deux flamants roses. «Ceux-là , songea-t-il simplement, ont fait ici leur nid, cette année.»

Mais Leprince, le bon cheval, avait reconnu ses cavales préférées, et allongeant tout droit son cou, élargissant ses naseaux pour respirer le grand large des marais et du désert, soulevant ses lèvres et découvrant ses dents,—il poussa un hennissement qui fit, d’un seul bond, se dresser toutes les cavales, et lever la tête des taureaux, et Bernard lui-même bondir tout debout sur ses deux pieds, la pique au poing.