Renaud, serrant les genoux, rassemblant son cheval, le maintint, frémissant sous lui, et dansant des quatre pieds dans l’argile molle.
En même temps, une rafale de mistral passa sur la plaine, et cassa en brusques vaguelettes le miroir du Vaccarès.
—Si c’est Rampal que tu cherches, fit Bernard, il n’est pas loin d’ici, pour sûr. Quand il m’a reconnu tout d’un coup,—voici un moment,—il a gagné par là . Et comme je l’ai perdu de vue assez vite, m’est avis qu’il est entré dans quelque cabane. Faudrait voir près la tour de Méjeane.
Renaud était reparti.
Tout à coup, ses yeux tombèrent sur une cabane basse, avec sa toiture d’apaïun en forme de camelle, ou bien de meule de paille, et surmontée, ainsi qu’elles le sont toutes, de sa croix de bois penchée en arrière, comme si le mistral la couchait.
Une idée lui vint: «Ce Rampal est là ! Son cheval doit être fatigué. Il sera revenu un peu sur ses pas, sans être vu de Bernard, et se sera caché là ,—afin que, trompé, je le dépasse.... Pour sûr, il est là !»
Renaud tourna bride, et, l’œil attentif, piqua droit sur la cabane, ce que voyant, Rampal, caché là en effet, d’où il guettait son ennemi par les trous de la muraille en ruines, sortit, en effrayant un hibou qui s’envola effaré, et s’élança sur son cheval qui broutait, entravé tout proche, invisible au fond d’un fossé.
Le mistral qui, vers ces heures-là , quand il se décide, arrive en coup de canon, se mit brusquement à ronfler. Renaud, pour recevoir la bourrasque, avait baissé la tête, en sorte qu’il n’avait pas aperçu la manœuvre de l’ennemi.
Et Rampal parut sortir de terre tout à coup, à vingt pas de Renaud, qui ne fut pas surpris, et qui courut sur lui, la lance haute, tout pareil à un chevalier du temps de saint Louis, dont parlent nos légendes.... (C’était le beau temps d’Aigues-Mortes!)
Mais la Camargue est, comme on sait, la mère du mistral. C’est elle, dit-on, l’immense plaine soleilleuse, c’est elle, avec la Crau, qui, à force de renvoyer l’air en haut en le surchauffant, est bien forcée d’en appeler d’autre, pour respirer. Et alors, de la vallée du Rhône, descend, à l’appel du désert, un torrent d’air frais, compagnon du fleuve, et qui s’appelle le mistral.... Il ronflait, le mistral, comme au fond d’une voile, dans la veste ouverte de Renaud, et, prenant Leprince de biais, il le retardait un peu. Sauter le fossé devint difficile. Cela donna de l’avance à Rampal qui, face au vent, trottait maintenant à franche allure.