Le fossé était entre les deux hommes, et Rampal, en le longeant au grand trot, voulait seulement dégourdir les jambes de la bête. Renaud, renonçant à franchir le fossé tout de suite, se décida à suivre de côté. Les deux cavaliers trottèrent ainsi un moment. L’avisé Rampal avait, contre le mistral, serré sa tête dans un foulard rouge, dont les bouts flottaient sur sa nuque.

Tout à coup, profitant d’un resserrement des berges, Renaud enleva son cheval,—qui se trouva de l’autre côté du fossé, juste à la minute où, ayant fait en sens contraire la même manÅ“uvre, Rampal, du côté que venait de quitter Renaud, prenait sa course....

Renaud ne retrouva pas tout de suite le passage favorable, et Rampal gagnait du terrain....

Ayant enfin de nouveau franchi l’obstacle, Renaud maintenant poursuivait Rampal, à toute volée,—et si vite que, lorsque Rampal se retourna pour juger la distance, il vit Renaud à cinquante pas à peine derrière lui.

Tout juste il eut le temps de faire volte-face, et, la lance en arrêt, il attendit, immobile, penché en avant, les semelles en arrière fermement posées à plat dans les étriers larges.

Renaud, par malheur, chargeait contre le mistral. Une grêle, faite de sable, et de ces petits colimaçons arrachés aux feuilles des enganes où ils vivent collés par myriades, le frappait au visage, le «contrariait».

Là -bas, à cinq cents pas, Bernard regardait,—sans rien dire, par peur de Rampal,—mais faisant tout bas des vÅ“ux pour Renaud, et il croyait voir deux héros de targue debout sur la haute échelle, à l’avant des bateaux de joûte, la pique sous le bras droit, et tenue ferme en main.... Le trident de Rampal, abaissé trop bas brusquement, par un faux mouvement de son cheval, piqua le talon de la botte de Renaud, et érafla le flanc de Leprince qui fit un écart violent, comme lorsqu’il évitait les cornes des taures.

La pique de Renaud, déchirant la manche bleue de la chemise de son ennemi, en emporta le lambeau.

Les cavaliers s’étaient croisés et dépassés.

Rampal se retourna le premier et, prêt à frapper par derrière, rejoignit Renaud qui, pour lui faire face, s’efforça d’arrêter Leprince trop lancé, et Leprince, sentant derrière lui le pas précipité et le souffle ardent du cheval adversaire, furieux d’être maintenu, craignant d’être dépassé, fit, dans sa colère, un tête-à -queue si inattendu que Rampal, terrifié, de nouveau tourna bride, mais involontairement.