Et Renaud, voyant son poursuivant redevenir malgré lui son fugitif, lâcha la bride à Leprince, libre.
L’étalon prit son vol.
Les deux cavaliers, vent arrière à présent, aidés par la bourrasque, filaient.
Les aigues et les taures, toute la manade, bien debout, les têtes hautes, l’œil fixe, les naseaux large ouverts, regardaient venir à eux les deux cavaliers, courbés en avant, la bride vibrante, comme chassés par l’ouragan, le long de l’étang dont les eaux dansaient, clapotantes.
Çà et là , les petits tamaris, eux aussi, le dos voûté, semblaient fuir devant le temps. Il n’y avait plus, allez, de mouïssales ni de demoiselles en l’air. Au-dessus du Vaccarès, volaient bas des poussières d’eau. Le mistral balayait tout.
Et deux minutes après, impuissants à maîtriser leurs bêtes énervées qu’affolaient la lutte et le vent, les deux ennemis traversaient la manade, ventre à terre.
Alors, excitées à la vue de leurs deux étalons en fureur, effrayées à la vue des tridents, ivres du vent sauvage qui leur entrait au corps par leurs naseaux qui montraient le rouge,—les aigues hennissantes, cabrées, s’enlevèrent toutes d’un bond, au galop.... Les taures suivirent.... Des centaines de sabots et de pieds fourchus battirent le sol d’une crépitation de tempête, et le troupeau, fouetté par le mistral qui, en hurlant, le mordait et le poussait, se mit à rouler comme un Rhône à travers la plaine.... Et tandis qu’en toute hâte Bernard sellait son cheval pour les rejoindre, les deux adversaires chevauchaient dans cet ouragan, comme charriés par le piétinement de quatre-vingts bêtes qui faisaient voler derrière elles tantôt des poussières d’eau, tantôt des plaques de limon, tantôt des nuages de sable, dans le vent qui les dépassait!
C’est en tête, et au milieu pourtant de ce tourbillon, que Renaud parvint à joindre Rampal.... Lorsqu’il fut à le toucher, il choisit le moment précis où le cheval poursuivi relevait son pied gauche de derrière, pour frapper la croupe à droite. La jambe droite, au moment où elle allait poser sur le sol, s’infléchit sous un coup de trident qui pesait le poids d’un homme lancé au galop, et Rampal roula avec sa bête, sous le fourmillement des pattes galopantes dont trépidait la terre.
Taureaux et chevaux bondirent par-dessus ces deux corps, de bête et d’homme, étendus, et quand le troupeau, las et calmé, s’arrêta, une demi-lieue plus loin, Renaud, bien en selle sur Leprince, tenait en main le cheval reconquis, dont le flanc seulement et les naseaux saignaient.
Debout, à côté de lui, la rage entre les dents, souillé de boue et de poussière, la face sanglante, la paume des deux mains pelée, toute rouge,—Rampal s’occupait à remonter sa culotte et à renouer sa ceinture!