Ah! s’il pouvait, comme il balayerait, loin de l’île, cette vermine de bohémiens! Mais il ne peut pas. La tradition commande. Sara dans la crypte est leur sainte. Il y a là un mélange de païen et de chrétien certainement bien fâcheux, mais qu’on n’a pas le droit de défaire. L’essentiel est que le chrétien saisisse le païen, en triomphe, que Dieu ait raison contre Satan,—car pour sûr, quoi qu’en disent quelquefois les bohémiens, ils ne descendent pas de ce roi mage qui était nègre et qui porta la myrrhe à Jésus.

Comment défendre Livette?

—Ne restez pas avec vos pensées, mon enfant. Portez sur vous toujours votre chapelet, et dites-le souvent, en y songeant bien et non pas machinalement. Confiez les chagrins de votre cÅ“ur à votre bonne grand’mère, dont je connais les sentiments chrétiens. Cette vieille femme simple a un très grand cÅ“ur.

Évitez de venir à la ville. Dites à votre père—qui a toujours fait vos volontés, sans avoir d’ailleurs à s’en repentir—de surveiller sa maison, de ne jamais vous laisser seule. Fuyez Renaud quelque temps; du moins, ne le cherchez pas. Il faut qu’il voie clair en lui-même; il ne faut pas l’aider—en essayant de le ramener à vous—à se tromper sur ses sentiments pour vous, qui ne sont peut-être pas assez profonds. Je lui parlerai du reste quand il le faudra. C’est après-demain la fête des Saintes. Venez y assister; apportez-nous, ce jour-là , un cÅ“ur plein de foi et du désir de bien faire. Vous y rencontrerez beaucoup d’infortunes. Tournez vos yeux vers de plus malheureux que vous, et vous verrez, par la comparaison, que vous êtes heureuse, vous qui avez jeunesse et belle santé.

La santé de l’âme dépend de nous-mêmes. Vous la sauverez en vous.

Enfin ce sera vous, le jour de la fête (je vous le demande et je vous l’impose au besoin comme pénitence), qui chanterez le solo d’invocation, au moment où descendront les châsses.

Qui pense à Dieu et aux Saintes oublie les maux de la terre. Frappez et l’on vous ouvrira.... Ceux qui craignent seront rassurés.... Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés....

M. le curé, brusquement, s’interrompit. Il venait de sentir, avec son cœur de brave homme, que sa harangue tournait, par la force de l’habitude, au sermon banal, et vite, se levant, et se dirigeant vers la porte, il donna sur la joue de l’enfant tremblante, avec deux doigts de sa main, qui tenait sa tabatière, une tape affectueuse, en lui disant d’un ton paternel:

—Va, petite, tu as un bon cÅ“ur. Les méchants ne pourront rien contre nous. Je prierai pour toi à la messe.... Tout le monde t’aime dans le pays.... Ne crains rien, ma fille.

Livette sortit. Le curé, demeuré seul, soupira. Il entrevoyait, devant Livette, un péril confus, inconnu, satanique, de ceux qu’on ne détourne pas, que Dieu seul peut conjurer.