Autour d’eux, les cygnes, le pélican, le flamant rose, le pétrel, l’ibis, regardent avec leurs yeux de verre enchâssés dans leurs têtes qui ont vécu! Les ailes repliées, une patte en avant, ils sont là , ces fantômes d’oiseaux, exactement pareils de forme, de couleurs, de plumage, à des oiseaux qui volent à cette heure, par delà les mers, sur le Nil, sur le Gange, et non moins pareils à d’autres oiseaux qui, il y a six mille ans, vécurent.
Le lézard du plafond, qui rit là -haut avec ses dents aiguës, longues, nombreuses, ressemble en vérité, vaguement, un peu, à quelqu’un... à qui?
Livette, qui s’interroge, tout à coup se trouve folle, parfaitement folle, d’avoir eu pareille idée! Elle en sourit elle-même. Et voici qu’elle sent son sourire. Elle le sent. Elle croit le voir!
Et à ce moment, elle a l’impression—qui lui est pénible—d’être là , dans cette même salle, au milieu de ces bêtes et devant un prêtre,—pour la seconde fois de sa vie!...
Oui, tout ce qui l’entoure ici, elle l’a déjà vu... ce qui lui arrive lui est déjà arrivé. Seulement, la première fois, c’était... oh! c’était il y a longtemps, si longtemps! Le grand lézard du plafond s’en souvient peut-être.... C’est pour cela qu’il rit.... Mais elle, elle a tout oublié. Pourquoi est-elle ici? Elle n’en sait même plus rien. C’est bête, d’être venue là !
Voyez-vous, ce pays de Camargue est un pays de fièvre maligne. Il sort des marécages, au soleil, avec l’odeur du corrompu, certaines exhalaisons qui troublent le sang, la tête.... Des choses mortes, des eaux mortes, il sort, comme une fumée, certaines songeries, la fièvre.... Il y a le mauvais air... et le mauvais œil, songe Livette.
Or, qui sait à quoi songe, pendant ce temps, dans la voiture de Zinzara, la momie couchée, que Livette ignore, et qui a l’âge de Livette, plus six mille ans? Elle a, comme Livette, des cheveux ondés, très longs, mais un peu rougis par le temps. Ils étaient bien noirs autrefois, comme des cheveux d’Arlésienne.... Elle a l’âge de Livette, la momie, plus six mille ans!... Les zanguis prétendent que tant que la forme des morts subsiste, quelque chose de leur esprit reste en elle. La Zinzara raconte que cette momie, qu’elle a prise en Égypte, lui parle quelquefois, lui apprend des choses....
Ah! si l’on se mettait à approfondir les faits les plus simples, comme ils nous troubleraient! Nos cavales sarrasines de Camargue, sœurs d’Al-Borak, la jument blanche de Mahomet, et les taureaux du Vaccarès, frères d’Apis, quelquefois, de leur dent distraite, attirent à eux, du fond des marécages, la longue tige, mollement ondulante, du lotus mystérieux qui vit de trois existences à la fois, dans le limon par ses racines, dans l’eau par sa tige, dans l’air bleu par sa fleur.
Ce n’est pas sans raison qu’ils viennent, les zanguis, descendants de Çoudra, vénérer, dans la crypte de l’église aux trois étages, la châsse de Sara, femme de Pilate,—Égyptienne....
Eh bien, M. le curé, qui est un savant, confusément roule en lui ces choses,—sans les bien comprendre, lui non plus—et il s’interroge.