Livette se croit malade, et se lève pour s’en aller, sans plus attendre; mais comme elle approche sa main de la porte, elle pousse un cri.... Un mille-pieds, bien vivant, court sur la clef. Elle recule, et voit, sur la blancheur du mur, à hauteur de sa tête, une tarente, immobile, qui semble, avec ses yeux gris pâle, la guetter. La tarente est inoffensive, mais Livette n’en sait rien. C’est le gecko de Mauritanie, qui abonde en Provence, un lézard répugnant au regard, avec ses granulations grises sur la tête et sur le dos, semblables à celles des melons cantalous. Et puis... cela si petit, cette bête, si petitette, ressemble au crocodile!... Livette, pour sûr, a la fièvre....

—Qu’avez-vous donc, mon enfant?

C’est M. le curé qui entre. Il a un air de bonté qui, tout de suite, rassure la pauvrette.

Il lui montre une chaise. Elle s’assied, et n’ose rien dire. Par où commencer?

Il la presse.

—Voyons, mon enfant!...

Il ferme les yeux, pour ne pas l’embarrasser avec son regard, qu’il sait pénétrant. Il a laissé là -haut ses lunettes sur son gros livre. Il ferme les yeux; et, les lèvres serrées, il presse l’une contre l’autre ses mâchoires, d’un effort rythmé, en sorte qu’on voit se gonfler et s’abaisser ses tempes, comme des ouïes de poisson. C’est un tic. Il a croisé ses mains sur sa ceinture; il mêle ses doigts et joue à les faire virer l’un sur l’autre, machinalement; mais il est très attentif. M. le curé aime les âmes. Il sait qu’elles souffrent, que la vie est infinie, et que, dans l’espace et le temps, elles tournent en s’appelant comme des oiseaux de tempêtes. Il réfléchit. C’est un bon prêtre. Il a l’esprit de l’Évangile. Il est indulgent. Ne sait-il pas que de grandes saintes ont été de grandes coupables? Il veut être bon. Il sait l’être.

De quoi s’agit-il?

Livette enfin parle. Elle dit tout: la première apparition de la gitane, son refus de lui donner l’huile qu’elle demandait insolemment avec des moqueries sur l’extrême-onction; puis le sort jeté, menaçant, déjà réalisé peut-être; le changement de caractère de son Renaud, ses froideurs, sa fuite, et puis, ce matin même, la scène des serpents; comment elle a été attirée—elle, Livette—par la curiosité sans doute, mais aussi par la conviction qu’elle aurait là des nouvelles de Renaud.... Et elle a livré sa main à la bohémienne, pour se faire dire la bonne aventure! Cela, elle l’a fait bien malgré elle! Elle sait que c’est une faute.... Qui lui eût dit, un instant plus tôt, qu’elle commettrait un péché pareil? Mais elle a eu peur de paraître peureuse, et cela non pas à cause du monde, mais à cause d’elle, de cette gitane devant qui elle a cru devoir faire la fière, montrer du courage. Elle la sent très ennemie. Elle en a peur, et cependant, malgré elle, elle la bravera. C’est plus fort qu’elle.... Elle arrive enfin à son aveu le plus pénible... elle est jalouse.... Une terreur lui est venue: est-ce que Renaud pourrait?... Mais non.... N’a-t-il pas, pour la défendre contre Rampal, risqué sa vie, sauté d’un premier étage, toute la hauteur de la maison? Il est vrai que Rampal a volé un cheval de Renaud et que depuis longtemps Renaud le cherche....

Livette s’est tue. Elle a regardé M. le curé qui, maintenant, avant de répondre, s’écoute lui-même, les yeux toujours fermés, pour n’être pas distrait. Il joue à faire tourner les uns sur les autres ses doigts entre-croisés.