«Il est très heureux, poursuivait M. le curé, satisfait de sa conclusion un peu tardive, qu’une pécheresse pareille ne se soit pas trouvée à bord de la barque de nos Maries-de-la-Mer, car dans cette barque, comme nous l’avons dit plus haut, il y avait un certain nombre de disciples du Christ.... Spiritus quidem promptus est; caro autem infirma.»

M. le curé prend une prise, ôte et remet ses lunettes. M. le curé s’oublie.... Il repasse les toutes premières pages de sa notice, il biffe et rebiffe; il se bat avec les mots rebelles. De temps en temps, il assure ses lunettes, ouvre et consulte un vieux gros livre. Il est très occupé, très absorbé par son travail favori. M. le curé oublie qu’on l’attend, et la pauvre Livette, toute seule, dans le salon, avec les oiseaux morts et les coquilles, roule en son cÅ“ur des inquiétudes. La tristesse qui est en elle n’est pas dissipée,—loin de là !—par l’endroit où elle se trouve.

Tous ces oiseaux morts, qu’elle reconnaît la plupart pour des oiseaux de passage, lui racontent les ennuis de l’hiver, de la saison où les brumes se traînent sur l’île inondée....

Il y a des effraies, ces chouettes d’un jaune pâle, qui habitent les clochers et qui, la nuit, vont boire l’huile des lampes des églises; des vautours qui, des Alpes et des Pyrénées, descendent ici par les grands froids; le vautour cendré, qui habite la Sainte-Baume. Il y a de ces petites mésanges, nommées serruriers, qu’on ne trouve qu’aux bords du Rhône, et des pendulines, ainsi nommées parce qu’elles suspendent leurs nids, comme de petites escarpolettes, aux branches flexibles qui se balancent au-dessus de l’eau; des faiseurs de bas, dont les nids ressemblent au tissu d’un bas tricoté; et l’alcyon, c’est-à -dire le bleuret ou martin-pêcheur; et la sirène, aux couleurs variées, merveilleuses, appelée aussi mange-miel, qui passe au mois de mai et se tient de préférence en Camargue. Voici une cigogne, qui trouvait sans doute la Camargue, entre les digues du Rhône, un peu semblable à la Hollande. Voici le héron, avec son jabot de fines plumes retombantes, comme des franges longues, sur sa gorge. Livette ne le connaît que sous le nom de galejon qu’on lui donne ici parce que les hérons, de préférence, se rassemblent dans l’étang de Galejon. En voici un qui porte sur son socle cette date: 1807, et la mention: Acheté au marché d’Arles; il est bleu d’ardoise et il a sur la tête trois plumes grêles, noires, longues d’un pied. Puis, des flamants, il y en a, pardi, à volonté, puisqu’on les voit quelquefois nicher dans les marais de Crau, assis par myriades, jambe de-ci, jambe de-là , sur leurs nids hauts comme leurs pattes. Et des plongeons! et des grêbes! et des pingouins manchots, qu’on voit rarement! Et le vilain pélican, que les gens d’ici nomment grand gousier!

Livette croit entendre au loin, lamentable et déchirant, l’appel des oiseaux de passage surmonter le bruit des rafales, des eaux pleurant dans les eaux; dominer le gémissement des choses, la nuit.... Les grues, les pétrels, le courlis d’Égypte, l’ibis, que de fois elle les a entendus crier, au-dessus du Château d’Avignon, dans la saison où les nuits sont longues, où la vue du feu réjouit le cœur comme une chose vivante, pleine de promesses, quand la mort noire enveloppe le monde. Ces oiseaux lui rappellent aussi les soirs de Noël, ces soirs où les bûches en flamme dans la grande cheminée, les lampes nombreuses, semblent dire: «Courage! la nuit passera.» C’est en ce temps que le blé montre sa tige verte, disant, lui aussi: «Oui, courage! le mauvais temps finit comme l’autre.»

Livette songe ainsi, et machinalement ses yeux se lèvent vers le plafond où est suspendu le crocodile[B].

Elle ne se dit pas, Livette, qu’il y a quelque part, de l’autre côté de la grande mer, dans cette Égypte où s’enfuirent saint Joseph et la Vierge Marie, afin de dérober l’enfant Jésus aux persécutions du roi Hérode, un grand fleuve, frère puissant du Rhône, et qu’aux heures chaudes, dans les îlots du Nil, les crocodiles nombreux se traînent sur le sable surchauffé, pour offrir leur dos aux rayons d’un ciel ardent comme un four.

Elle ne se dit pas que sainte Sare, la noire patronne des bohémiens, est par eux appelée l’Égyptienne, et que, dans le Nil, les zangui, aussi bien que dans le Rhône, font boire leurs chevaux maigres. Elle ne peut pas se dire—parce qu’elle l’ignore—que les Égyptiens tenaient des Hindous une magie dégénérée, et que c’est sans doute la même, plus corrompue encore, qui fait la puissance de Zinzara.

Que Zinzara, dans un des coffres de sa maison roulante, emporte, à côté d’un crocodile du Nil et d’un ibis sacré, trouvés tous les deux dans une crypte égyptienne, une momie de jeune fille, âgée de six mille ans, et dont la face, dépouillée de ses bandelettes, porte un masque d’or, Livette l’ignore aussi. Elle ne peut établir aucun rapport entre l’ibis du Nil et celui-ci, tué l’an passé au bord du Vaccarès; mais elle subit l’influence de toutes ces correspondances de mystère, pour qui l’espace et le temps ne sont rien.

Ces êtres morts, rangés autour d’elle, revivent par la puissance de la forme perpétuée.... Et la peur la prend, car voici que, tout à coup, l’idée folle, magique, à la fois vague et précise, lui entre dans l’esprit, d’une ressemblance du profil de ce grand lézard, suspendu au plafond, avec le bas du visage de la zingara....