M. le curé se propose de retoucher tout à l’heure cette dernière phrase, et pour cause.
«Sans aucun doute, poursuit-il, les Égyptiens ou Bohémiens, en manifestant, depuis des temps reculés, une dévotion particulière à sainte Sara, qui était, d’après eux, Égyptienne et épouse de Ponce-Pilate, ont contribué à la formation d’une absurde légende, mais celle-ci a sa source, ou sa racine, dans une autre raison: il y a dans la vie de l’Égyptiaque une histoire de barque qui prête à l’erreur, en causant les confusions.»
M. le curé se propose de revenir aussi sur ce paragraphe.
«Née aux environs d’Alexandrie, Marie l’Égyptienne quitta sa famille pour mener, dans la grande ville, la vie honteuse de son choix. Une rivière s’étant présentée, elle dut la passer dans un bateau, et, n’ayant pas de quoi payer son passage, elle récompensa le batelier d’une manière impure.
«Elle entreprit plus tard un voyage à Jérusalem, avec un grand nombre de pèlerins, et là encore elle paya les frais de sa route d’une façon diabolique, si l’on songe surtout que ceux qu’elle entraînait au mal étaient de pieux pèlerins! Aussi, quand elle se présenta à la porte du temple, une force invisible et invincible la repoussa. Elle ne put y pénétrer.»
M. le curé, plus content, respire sa tabatière.
«Elle se retira alors au désert où elle vécut quarante-sept ans. Son simulacre apparut un jour au moine Zozime, à Jérusalem. Elle lui apparut toute nue et le pria de venir la confesser. Il obéit et se rendit dans le désert. Elle était toute nue, en effet, mais très vieille. Et Zozime comprit sa sainteté à ceci qu’elle avait le pouvoir de marcher sur les eaux. Zozime écouta sa confession. Elle mourut en odeur de sainteté, aussi décrépite et affreuse à voir qu’elle avait été belle et agréable. Un lion lui creusa une fosse avec ses pattes dans le sable du désert.
«La longue pénitence de l’Égyptiaque avait donc racheté sa vie, et, sous Louis IX, les Parisiens lui consacrèrent une église qui porta le nom de Sainte-Marie-l’Égyptienne,—qui, plus tard, fut appelée la Gypecienne par corruption, puis la Jussienne. Cette église était dans la rue Montmartre, à l’angle de la rue de la Jussienne.
«On y voyait un vitrail naïf représentant la sainte et le batelier, avec cette inscription: Comment la sainte offrit son corps au batelier pour son passage[A].
«On ne doit donc, en aucun cas, confondre sainte Sara, contemporaine du Christ, avec Marie l’Égyptienne... laquelle vivait au Vᵉ siècle... ce qui coupe court à toute controverse!