Le petit Vermenouze, comme il se repérait sous les cheveux gris, raffolait des Contes de Voleurs, du grand-père, de la vieille servante, du bouvier aux sabots pointus, autour des landiers, à la lueur fumeuse de la lampe de cuivre.

Vagabonds, braconniers, dans les replis de la vallée, où les vachers paissent leur rouge ou jaune bétail, sur les hauts plateaux, — les hommes et le troupeau se détachant sur le ciel, dans le relief pur d’une frise antique ; le joueur de cabrette, qui est de toutes les fêtes, le bon curé « porté sur la bouche », ou la vieille aubergiste qui ne peut satisfaire le citadin commandant des œufs au beurre noir, parce que, dans le pays, on ne fait que du beurre blanc ; Vermenouze évoquant toutes ces figures campagnardes et montagnardes avec une verve cordiale et joyeuse, « déboutonnait le gilet de ses auditoires locaux, à force de rire. »

Car, le talent de conter de Vermenouze est considérable.

Il excelle à faire court, sans détours ni lenteurs, à présenter les personnages dans leur raccourci essentiel ; il demeure véridique, jusque dans la caricature, dans la charge qui exagère sans déformer. Dans le patois de basalte où il taille ces frustes compagnons, soudain l’éclair jaillit, un coup de pic fait pétiller des étincelles, bondir la flamme ; c’est le feu des mots, des expressions du terroir où se réchauffe, s’éclaire, se réconforte tout un pays, communiant dans la religion du passé. Le petit chef-d’œuvre qui suit édifie suffisamment sur la manière sobre et franche de Vermenouze :

LES DEUX MENETTES

Il était nuit, il faisait froid : c’était vers Noël ; — mais par bonheur nous avions du bois sec à la maison. — Mon aïeul, assis sur sa grande chaise, — sommeillait les pieds sur la pierre du foyer, — et n’écoutait plus mon père qui, tout haut, — à la lumière de lun nous lisait le journal. — Tout à coup, nous entendons au milieu du vacarme — que faisait un vilain vent noir et sauvage, — nous entendons, sur le pavé, dehors, un bruit de sabots. — En même temps : pan, pan ! quelqu’un heurte deux fois.

Mon père se leva, s’approcha de la porte — et cria : Qui êtes-vous ? de sa plus forte voix. — Alors, une autre voix répondit : C’est moi, — Jean Pel, et ouvrez-moi, car il neige ; — même si vous aviez du bon vin, j’en boirais bien une pauque. — Mon père reconnut Jean Pel à sa voix rauque, — et sans se faire prier, tira le verrou : — Allons Jean Pel, dit-il, venez prendre un bouillon ; — mais quant au vin, vous le savez, il vous rend trop tapageur ; — et vous n’en aurez pas chez moi : le vin vous est contraire.

En même temps, tout blanc de neige, maître Jean Pel — entra en secouant sa veste et son chapeau. — C’était un vieux qui faisait métier de museteur. — Il ôta ses sabots, s’approcha de la lumière — et nous autres, les enfants, nous vîmes, étonnés, — un colosse d’homme avec deux verrues sur le nez, — telles que la plus grande avait la grosseur d’une noisette : — la barbe lui pendait comme une brassée de laine, — et les cheveux lui tombaient plus bas que la nuque. — Bonsoir, la Compagnie ! fit-il, j’ai bien soif ; — et, si elle était pleine de vin, j’imagine, par ma foi, — que je viderais du coup l’outre de ma musette. — Pauvre homme, lui répond la servante Marion, — nous avons le puits tout auprès, — même il est profond, bien sûr, — et vous ne le tarirez pas en une gorgée !

Jean Pel ne s’émut pas de cette rebuffade : — Je te remercie, Marion, dit-il, de ton invitation ; — mais l’eau, vois-tu, encore qu’elle ne soit pas bien chère, — tu en as trop grand besoin pour te laver la figure.

Notre Marion, qui avait le sang un peu vif, — n’aurait pas coupé court à la conversation, mais mon aïeul — devant Dieu soit-il — dressa l’oreille, entendit quelque bruit, obscurcit le sourcil, — et Marion n’osa pas répondre au musicien, — car tous, à la maison, nous respections l’ancien.

En même temps, Jean Pel, comme si de rien n’était, — sans façon s’assit auprès de mon père. — Quand il eut bien mangé et fait un grand sobrot[40] — avec du bouillon gras et du vin, pas trop, — il nous conta qu’il venait d’une grande fête où il avait joué de la musette jusqu’à la mi-veillée, — et qu’en retournant chez lui, la neige l’avait surpris : — Je n’ai jamais, disait-il, enduré autant de froid, — et cependant, la nuit je suis en course bien souvent ; — je me rappelle qu’une fois on me vola la bourse. — Une autre fois, j’avais bu du vin nouveau, — et cela me travailla le cerveau si fort que malgré qu’il fît une lune superbe, — je me plantai, la tête la première, dans un étang !

[40] Mélange de vin et de bouillon.

Mais la fois que je me suis amusé comme il faut, — ce fut un soir que je revenais de Saint-Paul. — Comme toujours j’avais étanché force verres ; la route — me semblait étroite, et il me la fallait toute. — Cependant je me tenais aussi droit que je pouvais. Comme j’arrivais au Vert, le soleil disparaissait. — Et juste au milieu du pont, que vois-je ? Deux menettes — qui venaient doucement, sans bruit, toutes seulettes.

Le diable, qui ne dort pas souvent, — dans ce moment me tenta : — Jean Pel, me fit-il, l’occasion est choisie. — Et de ta vie tu ne la rencontreras pas de nouveau : — deux menettes, la nuit, seulettes sur un pont, — cela ne se trouve pas trente-six fois par an ; — Jean Pel, fais-les danser ! Moi qui étais très capable — de faire ce péché sans le secours du diable, — je ne me le fis pas dire deux fois. — Je prends ma cabrette et j’ôte mes sabots. Quand les menettes m’aperçurent, — elles se signèrent toutes deux à la fois, — et elles reculèrent : Menettes, leur fis-je, il vous faut danser incontinent ; — vous devez voir que je n’ai pas soif, — et si vous ne dansiez pas, l’une après l’autre vous pourriez — aller prendre un bouillon dans la rivière d’Authre.

Les menettes me connaissaient, — elles voyaient bien d’ailleurs que j’étais rond comme un œuf — et qu’elles perdraient leur temps à se demander grâce ; — donc elles se mirent face à face et dansèrent. D’abord, elles firent un peu doucement — une menette est comme une nonne, c’est toujours plein de timidité ; — mais sur la fin elles prirent élan et elles dansèrent à faire trembler le pont. — La plus vieille surtout, quelle rude menette ! — Je faillis en crever l’outre de ma musette ! — vous auriez dit une toupie ; — elle volait quasi comme un oiseau. — Je leur jouai d’abord : Sur la lisière du petit bois, puis, la Marianne, — puis Je montai la marmite.

La plus jeune, qui avait les pieds comme une canne, — devint pourpre et se lassa tôt. — Mais l’autre m’aurait lassé, moi ! — Noire, sèche, édentée, cette vieille fée, — dansa, sans suer, jusqu’à la dernière bourrée, — et quand s’acheva le bal, — je crois qu’elle le regretta.

Ainsi parla Jean Pel. Il était fin de veillée, — l’homme se leva, caressa sa barbe en éventail, — but encore un demi-verre de vin, — puis s’en alla. Je ne l’ai pas revu depuis.

Ainsi se découvrait Vermenouze en ses débuts réalistes. Là, je crois bien, il fut le plus près de nos compatriotes. Comment n’auraient-ils pas été sensibles aux strophes qui célébraient d’un tel accent filial la beauté méconnue des plus humbles sites. Vermenouze aura été l’inventeur passionné, le paysagiste grandiose de ces espaces ignorés du peintre :

DANS LES CHATAIGNERAIES