De Montsalvy nous partons pour le pays de la vigne, — mais d’une vigne maigre et rance, qui boude, — qui traîne à regret par les pays et les pentes — ses pousses maladives, tordues comme des serpents. — Aussi le petit vin jailli de sa grappe — n’est pas bien fort, le pauvre, et ne tache pas la nappe, — Mais de franc comme lui je n’en connais aucun : — il emplit la vessie et jamais ne monte à la tête.
C’est du bon vin, encore qu’il ne soit pas fort, — et moi, je lui trouve une senteur de violettes.
Entraygues, brave endroit, laisse-moi te chanter, — et boire de ton vin digne d’être vanté — une chopine à ta santé. — Mais avant de chanter la vigne et le vignoble, — je veux chanter le châtaignier. — Il est rustique, il n’est pas élégant, il n’est pas noble. — Mais c’est un arbre nourricier. — C’est l’arbre du pauvre, c’est l’arbre du peuple. — Je veux chanter le châtaignier.
Au froment exigeant il faut de la terre grasse, — il lui faut tout, culture et terrain, et fumier. — La vigne maladive (elle est de trop vieille race), — veut du soleil levant un coup d’œil, le premier, — mais lui n’a pas besoin de cela, le châtaignier.
Il pousse partout, dans la terre glaise, dans le sable et dans le gravier : — souvent au milieu d’un roc, perdu dans les genêts, — vous voyez comme un roi qui a sa couronne en tête, — ou comme un coq à la plus haute cime d’un clocher, — un gros arbre feuillu (vous le connaissez de reste), — seul, d’un roc dur comme le fer, peut sortir le châtaignier.
Et il sort, de ce roc, qui s’est fendu par le milieu : — sa racine s’y est fichée et, dans le trou obscur, — elle laboure, trouve la terre au fond, s’en repaît, — et cela suffit : du roc, l’arbre n’est pas prisonnier. — Son tronc, creux et vermoulu, perce la pierre dure, — et glorieux vers le soleil monte le châtaignier.
Le long des puys, que la chaleur rôtit et brûle, — où plus rien ne pousse, pas même l’arrête-bœuf, — sur des sommets qui sont pelés comme des œufs, — le châtaignier, gaillard, épanouit sa frondaison.
Plus la chaleur plombe, plus il me plaît, lui : — quand tout se froisse, sèche et meurt dans la campagne, — le brave châtaignier, tout chargé de châtaignes, — vaniteux comme un paon, fait la roue au soleil.
Au milieu d’un sable rouge et nu, sans une tige, — cet énorme tronc, couronné de feuilles, — vous surprend d’autant plus que souvent tout creusé, — il n’a pas deux doigts de bois sain sous son écorce.
« Fichu pays, ce pays de châtaigniers ! » — disent les fiers paysans, fils des terres hautes, — les montagnards aux cheveux blonds, aux joues rouges, — qui toujours ont de la viande et du vin à la maison, — « fichu pays, disent-ils, pour l’homme et le bétail. »
« Cela n’enrichit pas un pays, la châtaigne, — encore que les châtaigniers rompent sous le poids des rameaux : — l’herbe par en bas vous monte à peine sur les orteils, — et de deux choses l’une : les prés sont comme des marais ou secs au point qu’on y voit chevaucher les grillons.
« Le foin de vers là-bas ne vaut pas notre paille, — et les bœufs, et les taureaux rouges de Saint-Chamant — ou de Salers, quand ils l’ont rongé toute une année, — deviennent fauves et sont comme des cosses.
« Les hommes, non plus, n’y sont pas bien gaillards : — ils n’ont pas le ventre gros ni davantage la mine rouge ; ils font surtout la soupe avec des quartiers de courge, — et les grands jours de fête avec des quartiers de lard. »
Du bas pays ainsi parlent les montagnards.
Ils ne disent pas, les rusées et les méchantes langues, — que si l’homme de la châtaigneraie est un peu maigrot, — quand il s’irrite, il est vaillant, malin et têtu, — et qu’alors il n’y a pas de diable qui le tienne.
Le montagnard ne sait pas (s’il le sait, il n’en a pas l’air) — que dans le bas pays les filles sont belles, — et que le pays, qui produit ces plantes, — a le droit de s’en croire et d’en être fier — autant, pour le moins, que d’un veau de Salers.
Cependant, Vermenouze n’était pas toujours sur les sommets. Il descendait aux contingences de la politique d’arrondissement, entraîné par les circonstances, en tirailleur isolé, forcené, intransigeant, à croire qu’il avait rapporté de ses courses en Espagne l’intolérance de toutes les Inquisitions : une tête de Torquemada, aussi, de coupe dure, d’une maigreur ascétique, de regard fixe, qui devenait violent, mais vite radouci, à qui ses principes religieux n’interdisaient pas encore des contes dont la bonne humeur et la saine gaillardise contrastent avec sa production postérieure.
CHAPITRE XIII
A travers l’Auvergne. — La course au Clocher. — Stendhal à Clermont-Ferrand. — Le « roman auvergnat ». — De Notre-Dame-du-Port à Sainte-Foy-de-Conques. — De la riche basilique au pauvre clocher à peigne…
Je ne crois pas que d’autres aient pu aimer leur pays autant que Vermenouze et moi nous faisions de l’Auvergne en ces années 1892, 1893, 1894 ! La sympathie s’était nouée en amitié, vite resserrée jusqu’à l’intimité. Je descendais au logis de la rue d’Aurinques, à de nombreux voyages. Mais nous ne moisissions pas à Aurillac, et après une nuit sous le toit hospitalier, nous devions nous mettre en route pour les excursions convenues.
Vermenouze m’accompagnait dans ma chambre, et un grave débat s’instaurait : comment fallait-il se chausser ?
Vermenouze tirait le rideau d’une penderie où trente paires de chaussures s’alignaient sur les rayons de bois, dégageant une farouche odeur de cuir, de cirage et de graisse. Rudes et courts souliers aux semelles cloutées, guêtres, houzeaux, bottes où s’enfoncent le pantalon, jambières et cuissards de caoutchouc pour le marais (c’était toute une bibliothèque de marche), soigneusement entretenus, qui s’augmentaient sans cesse, à la recherche de la paire idéale, qui ne prendrait pas l’eau. Les chasseurs cantaliens jurent que cette couple d’oiseaux rares ne nichent pas chez le cordonnier. Vermenouze parcourait les prospectus des fournisseurs spécialistes, se laissait tenter, éprouvait le modèle qui résistait aux premiers essais, et puis, un soir, il devait s’avouer que l’humidité transperçait ; toute cette camelotte n’était bonne que pour les amateurs d’hécatombes officielles, où le gibier vient au devant du fusil…
En excursion Vermenouze traînait toujours son fusil, et, devant la panoplie encore, il réfléchissait, supputait l’itinéraire, ascensions, forêts, rivières…
Car, il ne s’agissait pas de randonnées d’automobiles absorbant trente, cinquante, cent kilomètres de paysages à l’heure. Nous prenions quelque train pour gagner la région choisie, quelque voiture pour parvenir au village lointain, et puis, en d’allègres et formidables étapes, nous escaladions les monts abrupts, nous dévalions aux ruisseaux étranglés dans les fentes de la roche. Ne regrettez rien, mon cher Vermenouze. Avec leurs machines vertigineuses, parmi la poussière et l’essence, ils peuvent boire l’obstacle. De votre vieille tasse d’argent à déguster, bosselée par l’usage, mêlant à l’eau vierge quelques gouttes d’ancien et sûr Armagnac dont vous portiez une petite gourde dans votre carnier, vous n’étiez pas de ces sauvages qui jugent que tout est toujours assez bon pour boire avec de l’eau. Que la vie était belle, aux jours lumineux où il nous semblait vider le ciel dans la coupelle dont le contenu débordait, toute éclaboussée de soleil ! L’onde courait d’une fraîcheur incessante, parmi les senteurs de la terre et du roc brûlés de canicule, dans l’azur planait quelque oiseau de proie. Vraiment, nous jouissions de l’heure immense et désintéressée, — passionnés de silence et de solitude. Hélas, la coupelle est tarie ; mais de ce jaillissement du terroir, Vermenouze a capté le flot le plus authentique, dont la saveur ne s’évente pas avec l’âge ; au contraire…